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Prosper Duvergier de Hauranne

Prosper Duvergier de Hauranne, De la réforme parlementaire et de la réforme électorale

Prosper Duvergier de Hauranne, De la réforme parlementaire et de la réforme électorale, Paris, Paulin éditeur, 1847, XXIp. + 324p.

Numérisation et relecture des OCR réalisées par la Bibliothèque Cujas



DE LA REFORME PARLEMENTAIRE ET DE LA REFORME ÉLECTORALE

PAR

M. PROSPER DUVERGIER DE HAURANNE

[p.I]

PRÉFACE

DE CETTE NOUVELLE ÉDITION.

En publiant une nouvelle édition de cet écrit, j’aurais voulu trouver des objections à réfuter, des adversaires à combattre. Mais, par des motifs qu’il m’appartient peu de juger, la presse ministérielle s’est dispensée d’entrer dans le débat, et de dire son avis soit sur les principes que j’ai exposés, soit sur les conséquences que j’en ai déduites. Un jour seulement, quand elle a y vu un moyen d’étouffer dans l’ombre une proposition que je soumettais à la Chambre, elle est sortie de son silence, non pour [p.II] discuter, mais pour dénoncer ma brochure comme injurieuse, comme violente, presque comme factieuse. On conçoit qu’à des critiques aussi sérieuses et aussi opportunes je n’aie absolument rien à répondre.

Je dois pourtant quelques mots d’explication à un de mes collègues, M. Lasnyer, qui, dans la discussion de l’adresse, a bien voulu citer à la tribune une page de ma préface. Cette page est celle où j’établis que la majorité de la Chambre actuelle appartient, non pas à tel ou tel ministère, à telle ou telle politique, mais à la couronne, et par suite au ministère, à la politique qu’il convient à la couronne de choisir. Si, dans cette assertion bien ou mal fondée, on eût vu quelque chose de blessant pour la dignité de la Chambre ou de la majorité, j’aurais pu le comprendre ; mais il m’est impossible d’imaginer par quel effort d’esprit M. Lasnyer a pu y découvrir une atteinte à la prérogative royale. Quand, en 1770, le parti des amis du roi adoptait et rejetait les lois, faisait et défaisait les ministères, selon qu’il plaisait à la couronne, Georges III trouvait fort bon qu’on le dît, et ne pensait pas que sa prérogative en souffrît. Quand, sous la Restauration, une portion de la Chambre, personnellement dévouée à la royauté, mettait toute sa gloire à la servir comme elle entendait être servie, et à faire prévaloir ses volontés [p.III] toujours et partout, Charles X était loin de s’en plaindre ou de demander qu’on s’en cachât comme d’une mauvaise action. Quand enfin, le 20 mars 1846, un illustre général a été jusqu’à déclarer en pleine Chambre des pairs : « Qu’il était prêt à soutenir de toutes ses forces tous les ministres auxquels le roi ferait l’honneur de leur confier le soin du gouvernement, » je ne sache pas que M. le chancelier ait rappelé à l’ordre cet illustre général, ni qu’il ait déplu en haut lieu. Que M. Lasnyer se calme donc et se rassure. Dire que la prérogative royale domine aujourd’hui la prérogative parlementaire, ce n’est pas faire injure à la première ; c’est, au contraire, lui rendre l’hommage auquel elle tient le plus, et reconnaître un fait dont elle s’enorgueillit tous les jours.

Mon honorable collègue me permettra d’ailleurs de lui faire remarquer que, dans l’exemple qu’il a choisi pour mettre hors de doute l’indépendance parlementaire, il n’a pas été fort heureux. « Tout ministre, avais-je écrit, qui sera agréable à la couronne, que la couronne appuiera cordialement de son influence personnelle, sera certain, comme le ministère actuel, d’obtenir la majorité dans la Chambre. — La preuve que cela n’est pas, m’a répondu M. Lasnyer, c’est que la majorité ne [p.IV] laisserait pas vivre huit jours un ministère Duvergier. » Quelques-uns de mes collègues me faisaient observer, en sortant, que la preuve était peu concluante, et qu’elle l’eût été davantage si, à mon nom, M. Lasnyer eût substitué celui de M. de Montalivet.

Quant à la majorité, l’avenir montrera si je l’ai jugée trop sévèrement. Ainsi que je l’ai dit dans une occasion récente, je désire sincèrement que mon pessimisme reçoive un éclatant démenti, et je serai, dans ce cas, fort heureux de confesser humblement mon erreur. Je dois déjà reconnaître qu’en élevant M. Léon de Maleville à la vice-présidence, et en faisant respecter dans les bureaux le droit de la minorité, une portion de la majorité a montré qu’elle n’entendait pas se plier à toutes les convenances, obéir à toutes les consignes ministérielles. Je dois reconnaître en outre que dans la question si grave, si pressante de la réforme parlementaire, quelques membres du parti conservateur ont prouvé que le mot de progrès n’avait point été pour eux une simple amorce électorale, et que, pour leur compte au moins, ils prenaient au sérieux le fameux programme de Lisieux. Mais jusqu’ici ces tentatives honorables, consciencieuses, n’ont eu d’autre effet que de réduire le chiffre de la majorité sans en modifier [p.V] l’esprit, que d’inquiéter le cabinet sans le faire sortir de son ornière. Quoi qu’il en soit, M. Billault l’a dit, et je suis bien aise de le répéter ici, si les conservateurs indépendants veulent être conséquents et fermes, l’opposition tout entière est prête à leur prêter un appui désintéressé. Dans l’état actuel des choses, l’opposition ne peut ni espérer, ni désirer le pouvoir pour elle-même. Tout ce qu’elle peut demander, c’est que la portion la plus libérale, la plus éclairée de ses adversaires habituels, entre dans la voie des réformes, et prenne en main la cause de nos libertés.

Maintenant je tiens à préciser encore une fois la pensée, l’intention véritable de cet écrit. Ce sera ma seule réponse à ceux qui m’accusent d’être infidèle à mes anciennes opinions.

Quand, le 29 juillet 1830, la question suprême du gouvernement représentatif eut été résolue pour le droit de tous contre le droit d’un seul, pour la liberté contre le despotisme, la révolution victorieuse avait trois partis à prendre.

Elle pouvait, comme le demandaient les plus impatients, proclamer la république et supprimer ainsi les derniers vestiges du vieux principe héréditaire.

Elle pouvait, comme le désiraient les plus timides, respecter ce principe jusque dans ses violences, [p.VI] et, après avoir accepté l’abdication de Charles X, placer son petit-fils sur le trône.

Elle pouvait enfin créer une royauté nouvelle qui procédât, qui relevât d’elle, une royauté qui tînt tous ses droits, tous ses pouvoirs de la souveraineté nationale, et dont l’avènement fût, en quelque sorte, la consécration, la réalisation des idées qui venaient de triompher.

De ces trois partis le dernier prévalut, et c’était, je persiste à le croire, le plus sensé, le plus politique, le plus conforme aux vœux et aux intérêts du pays. Mais bien que, par suite de cette sage résolution, la forme du gouvernement fût à peu de chose près maintenue, il fut évident pour tous que l’esprit en avait été profondément altéré. Intermédiaire entre la monarchie absolue et la République, la monarchie inconstitutionnelle incline en effet vers l’une ou vers l’autre, selon que la prérogative royale ou la prérogative parlementaire est dominante. Or, en substituant dans le fait comme dans le préambule de la Charte l’octroi national à l’octroi royal, 1830 avait, sans contredit, changé la position relative des deux prérogatives. Il restait ainsi bien établi que le pays n’entendait désormais appartenir à personne et qu’il voulait se gouverner lui-même. Il restait bien convenu que, si, par un acte libre de sa raison et de sa [p.VII] volonté, il instituait la monarchie constitutionnelle plutôt que la République, ce n’était point pour abdiquer entre les mains d’un prince quelconque, mais pour introduire dans son propre gouvernement plus d’ordre, plus de régularité, plus de concentration. C’est cette pensée évidente, incontestable qui, pendant les premiers mois, fit donner au gouvernement nouveau tant de noms aujourd’hui oubliés, où le mot de république figurait invariablement à côté du mot de monarchie. Et loin que cette alliance fût alors repoussée, chacun sait qu’on s’en honorait, qu’on s’en parait, qu’on s’en couvrait comme d’un bouclier.

Une dynastie choisie librement par la France et placée sur le trône à la condition expresse de respecter, de pratiquer les principes victorieux en 1830, et de laisser le pays se gouverner lui-même d’après certaines règles et selon certaines formes, voilà donc le gouvernement actuel, voilà le gouvernement que nous avons voulu il y a 17 ans, et que nous voulons encore. Maintenant cette condition serait-elle vraiment remplie si ; par des moyens indirects, la prérogative royale venait à reprendre complètement et définitivement la prépondérance qu’elle a perdue ? Cette condition serait-elle vraiment remplie si, à l’aide d’une législation vicieuse ou de pratiques coupables, la majorité des députés et la majorité des [p.VIII] électeurs devenaient, au prix de certains avantages personnels, les instruments passifs, les exécuteurs obéissants de toutes les volontés de la couronne ? Cette condition serait-elle vraiment remplie si le gouvernement représentatif ainsi faussé, ainsi corrompu ne semblait plus être, soit pour l’État, soit pour les particuliers, qu’une machine à battre monnaie ? Non certes, et il n’est pas une âme honnête, généreuse, élevée qui ne se soulevât contre une telle perversion des institutions représentatives.

Je suis loin de dire ou de croire que le pacte de 1830 ait été rompu à ce point, et que par la connivence des uns, par l’indifférence des autres, toutes nos libertés, ravies ou achetées, soient devenues la proie, le jouet d’une tyrannie nouvelle. S’il en était ainsi, le temps des luttes légales serait passé, et il resterait à attendre une de ces terribles catastrophes que Dieu fait quelquefois tomber sur les peuples pour les punir et les régénérer à la fois. Mais le mal peut être grand sans être incurable, et le mouvement rapide sans que les efforts humains soient impuissants à le modérer. Or, je le crois profondément, la monarchie constitutionnelle de 1830 touche aujourd’hui à un de ces moments suprêmes qui, selon le choix qu’on fait, selon le parti qu’on prend, décident du salut ou de la perte.

[p.IX]

C’est mal la servir que de lui cacher la pente où elle glisse, les écueils qui l’environnent, les dangers qui la menacent. C’est plus mal la servir encore que de flatter tous ses penchants, que de suivre tous ses entraînements, que d’obéir à tous ses caprices. Pour ma part, en défendant contre de fâcheuses théories et contre des pratiques plus fâcheuses encore les vrais principes du gouvernement représentatif, je crois défendre l’ordre aussi bien que la liberté, le gouvernement établi aussi bien que les conquêtes de nos deux Révolutions.

Je n’ignore pas d’ailleurs que, dans le temps on nous sommes, on rencontre à chaque coin de rue des esprits soi-disant pratiques qui éprouvent ou qui affectent d’éprouver pour ces sortes de questions un magnifique dédain Ce qui importe, répète-t-on chaque jour, ce n’est point de savoir qui gouverne, mais comment on est gouverné ; quel est le pouvoir prépondérant, mais quel usage ce pouvoir fait de sa prépondérance. Il ne faut pas qu’on s’y trompe, c’est là tout simplement effacer soixante ans de notre histoire, désavouer nos deux Révolutions, et revenir à la théorie surannée, à la théorie servile du despotisme éclairé. C’est en outre nier le rapport de l’effet à la cause, de l’œuvre à l’instrument. On demande si le but des sociétés est de former leur gouvernement [p.X] sur un certain type idéal, et si les peuples seront nécessairement libres et heureux quand la machine constitutionnelle sera organisée selon les règles ? Assurément non, et personne, que je sache, n’a jamais dit pareille sottise. Quand une machine est construite, il faut qu’elle travaille ; mais pour qu’elle travaille bien, il faut qu’elle soit bien construite et qu’il ne devienne pas nécessaire d’y retoucher, de la remanier, de la réparer tous les jours. Il faut aussi que les rouages en soient tellement combinés, tellement ajustés, qu’ils se prêtent une assistance mutuelle au lieu de se contrarier l’un l’autre et de se neutraliser. Or, placez un roi qui veut gouverner au milieu d’un cabinet dont la politique est opposée à la sienne, et dites si la machine constitutionnelle ne sera pas chaque jour et sur chaque chose, arrêtée, entravée ; dites si, comme l’écrivait Burke en 1770, un tel système ne frappera pas de paralysie chaque nerf de la constitution, s’il ne plongera pas dans l’engourdissement et dans la léthargie le pouvoir exécutif tout entier. Je n’ai point encore vu qu’à cet argument, décisif selon moi, on ait essayé de répondre, et je tiens, jusqu’à nouvel ordre, la démonstration pour complète et définitive.

Si l’on veut juger le système dont il s’agit par ses résultats, il n’est d’ailleurs pas besoin d’arriver à [p.X] l’hypothèse extrême d’une divergence, d’un conflit entre le roi et son conseil. Rien de semblable n’existe depuis sept ans, et c’est très-pacifiquement, presque d’un consentement commun, que s’est établie la prépondérance de la prérogative royale sur la prérogative parlementaire. Qu’en résulte-t-il ? A l’extérieur, une politique à la fois peureuse et irréfléchie, inactive et tracassière, une politique qui, de faiblesse en faiblesse, de faute en faute, nous a conduits à la situation la plus grave où la France se soit trouvée depuis trente ans ; à l’intérieur, l’abandon de toute idée libérale, la ruine de toute règle administrative, l’anéantissement de toute moralité politique, le désordre des finances, la subordination permanente des intérêts généraux aux intérêts privés, enfin l’abaissement simultané des esprits et des cœurs, et pour couronner l’œuvre, la décrépitude et l’impuissance. Ainsi, c’est le 11 janvier que les Chambres se sont rassemblées, et nous touchons à la fin d’avril. Combien de fois, pendant ces trois mois et demi, la Chambre des députés s’est-elle réunie pour discuter, pour voter les lois ou les mesures ministérielles ? Dix-huit fois seulement, pendant deux heures chaque fois, et presque toujours pour des lois de crédit ou d’urgence. C’est pour cela qu’au mois d’août dernier le pays a nommé 459 députés, et que ces députés, [p.XI] répondant à l’appel de la couronne, sont accourus à Paris de toutes les parties du territoire !

Il est vrai qu’ils n’y sont pas tout à fait oisifs et qu’ils passent soit à solliciter les ministres, soit à correspondre avec leurs électeurs, le temps qu’ils n’emploient pas à faire les affaires publiques. Croit-on qu’il y ait compensation, et que le gouvernement représentatif ainsi compris, ainsi pratiqué soit celui que le pays voulait en 1830, et pour lequel il a cru devoir faire une révolution ?

Qu’on le juge par ses principes ou par ses œuvres, le système actuel est condamné, et les intérêts, s’ils n’étaient pas aveugles, se coaliseraient avec les opinions pour en faire bonne et prompte justice. Maintenant, comment en faire justice légalement et sans désordre ? Quelques personnes imaginent qu’il suffit de lui dire de temps en temps son fait à la tribune, et que le gouvernement représentatif vrai, si l’on en proclame hardiment les principes, saura, par ses propres forces, briser les liens qui l’entravent, et se dégager de l’atmosphère empoisonnée où il languit. C’est une illusion que j’ai partagée un moment, mais dont la dernière chambre et les dernières élections m’ont complètement affranchi. Je suis convaincu, au contraire, que sans la réforme parlementaire, sans la réforme électorale, tous nos efforts seront vains, et [p.XII] que le gouvernement représentatif, quels que soient les ministres, restera, à très-peu de chose près, ce qu’il est aujourd’hui. Si c’est là ce qu’on veut, on a raison de se montrer hostile ou indifférent aux réformes ; mais alors qu’on ne parle plus de son amour pour les principes de 1830 et pour les conséquences qui découlent de ces principes.

Il faut que dans les rangs de l’opposition cette conviction ait été bien générale et bien forte pour qu’au début de la législature, en face d’une majorité de cent voix, au milieu des graves préoccupations du dedans et du dehors, malgré l’indifférence et l’échec dont on nous menaçait, nous ayons cru devoir saisir la Chambre de ces deux grandes questions. L’événement a prouvé que nous avions eu raison, et que le pays, la Chambre elle-même, étaient bien plus disposés qu’on ne le croyait à comprendre la nécessité des réformes. Je dépasserais les bornes d’une préface, si je voulais analyser ici les deux débats auxquels nos propositions ont donné lieu. L’an prochain, quand, selon l’engagement que nous en avons pris, ces propositions seront reproduites, il nous sera facile de montrer toute la faiblesse, toute la futilité des arguments ministériels. Je me borne à constater qu’au jugement même de nos adversaires, la réforme électorale, la réforme parlementaire ont fait un pas [p.XIV] considérable, et que le moment approche où il ne sera plus possible de les repousser. C’était pour la première fois que la réforme électorale, une réforme réelle, occupait la tribune et se présentait devant la Chambre. Dans une Chambre de 406 membres présents, elle a pourtant réuni 154 voix, et parmi ceux qui ont voté contre, plusieurs ont déclaré que c’était uniquement à raison de quelques clauses qui leur déplaisaient ou de l’âge trop peu avancé de la législature. Quant à la réforme parlementaire, on sait qu’elle a profondément divisé le parti conservateur, et conquis au sein même de la majorité d’importantes adhésions. Quoi de plus significatif d’ailleurs que ce scrutin où, sur 219 députés qui votent contre la réforme parlementaire, on ne compte pas moins de 129 fonctionnaires, tandis qu’il y en a 34 seulement sur les 170 députés qui votent pour. Retranchez des deux côtés les fonctionnaires, et vous avez en faveur de la proposition une majorité de 46 voix.

Qu’on interroge le débat ou la liste des votants, et l’on restera convaincu que la cause des députés fonctionnaires est une cause perdue, et qu’en dépit de toutes ses résistances, le ministère actuel, s’il vit encore en 1849, sera forcé de jeter à la mer une partie de la cargaison pour sauver l’autre. Il sera forcé également de réparer quelques-unes des [p.XV] injustices, des inégalités de la loi électorale, et de donner ainsi aux plus éclairés de ses amis une certaine satisfaction. En présence d’un tel résultat et d’une telle perspective, l’opposition serait folle et coupable si elle négligeait un seul des moyens légaux qu’elle peut avoir d’agir sur l’opinion publique. L’autre jour, à propos de la réforme électorale, M. Barrot exprimait à la tribune le regret qu’en France l’agitation politique fût un accident plutôt qu’une habitude, et à ce mot d’agitation, un long murmure a parcouru les bancs ministériels. Ignore-t-on sur les bancs ministériels que l’agitation politique est la compagne obligée, inséparable des institutions libres ? Ignore-t-on qu’en Angleterre il n’est pas une mesure importante qui ait prévalu dans le Parlement sans que le succès en ait été préparé par une telle agitation ? Je l’ai dit ailleurs, et je le répète ici, pour que la vie circule avec énergie, avec plénitude dans toutes les parties du corps politique, il faut qu’il y ait sans cesse action et réaction du dedans sur le dehors, du dehors sur le dedans ; il faut que, tout en respectant la liberté des délibérations parlementaires, l’opinion extérieure pèse sur ces délibérations et montre à des signes visibles qu’elle s’en préoccupe. MM. Guizot et Duchatel sont de cet avis. Autrement ils n’auraient pas opposé aux [p.XVI] partisans de la réforme le silence du pays et l’absence des pétitions. En tenant ce langage, en employant cet argument, MM. Duchatel et Guizot ont, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, donné au pays un conseil salutaire, et proclamé l’excellence de l’agitation politique. Leur voix sera écoutée, je l’espère, et l’on verra s’il est vrai que le pays s’accommode du régime actuel et soit indifférent aux réformes.

Il ne sert à rien de s’abuser : il y a parmi la plupart des hommes qui gouvernent aujourd’hui la France beaucoup de mépris non pour le but que poursuivait la Restauration, mais pour les moyens qu’elle a employés, et l’on prend en grande pitié Charles X, quand on pense qu’avec toutes les ressources de la centralisation, il n’a pas su gagner à sa cause cinquante à soixante mille électeurs. Aujourd’hui la difficulté a doublé avec le nombre des électeurs, ce qui n’empêche pas qu’on ne s’en tire. C’est d’ailleurs un système qui embrasse tout, qui s’applique à tout, qui trouve partout son emploi. Ainsi deux corps puissants, l’Université et le Clergé donnent-ils au gouvernement par leur antagonisme, quelques embarras et quelques déplaisirs, aussitôt on jette à l’un tant de dignités, tant de gratifications, qu’il en est étourdi et reconnaissant, à l’autre tant d’espérances, tant de promesses qu’un jour, s’il n’est pas [p.XVII] ingrat, il doit finir à son tour par se sentir touché et désarmé. N’est-ce pas là le sens vrai des cinquante derniers arrêtés sur l’Université d’une part, du chapitre de Saint-Denis de l’autre, et des primes de 100 à 200 francs que le gouvernement, en 1843, voulait distribuer annuellement, et selon son caprice, aux curés et desservants ? N’est-ce pas le motif réel de la loi récemment présentée sur l’enseignement de la médecine et des quatre ou cinq mille places nouvelles qui, si cette loi venait à passer, seraient encore à la disposition du ministre ? Briser ou assouplir par la séduction des places, de l’argent, des honneurs, tout ce qui peut résister, voilà la pensée permanente, dominante du gouvernement actuel, la pensée qu’il suit avec une rare persévérance à travers les vicissitudes de la politique et de l’administration. Le jour où cette pensée aura triomphé, la France sera retombée sous le pouvoir absolu, et aura perdu le fruit de ses deux révolutions.

Quand l’opposition veut qualifier un tel système, elle se sert tout simplement du mot que presque tous les publicistes, presque tous les hommes d’État ont employé jusqu’ici, du mot de corruption. A ce mot qui lui paraît vulgaire et grossier, M. Guizot substitue une qualification plus distinguée, plus décente, celle d’abus des influences. M. de Rémusat enfin [p.XVIII] rappelle que Blackstone, dans son zèle monarchique, désignait cela sous un nom fort ingénieux, fort pittoresque, et propose de dire avec Blackstone « l’influence persuasive de la couronne. » Par malheur, quelque soit le mot, le fait reste le même, et c’est du fait qu’il s’agit. « La férocité, disait M. Royer-Collard en 1816, la férocité se rassasie, la cupidité jamais. » La cupidité est donc pour les gouvernements qui vont y chercher leur force, une mine inépuisable, une mine où, chaque jour, des filons inconnus se découvrent. On en a beaucoup découvert depuis sept ans ; on en découvrira plus encore, et il est des recoins ignorés où la perspicacité ministérielle aperçoit déjà, j’en suis sûr, de nouvelles richesses.

Que les honnêtes gens y songent ; ce n’est point seulement du gouvernement représentatif et de la liberté qu’il s’agit, c’est du vieil honneur national, c’est de l’honnêteté publique, c’est de tout ce qu’il y a dans la nature humaine de noble, de généreux et d’élevé. Cela vaut la peine d’oublier d’anciennes querelles et de former au nom de la liberté, au nom de la morale, la plus sainte des coalitions. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, les partis extrêmes doivent comprendre que le gouvernement établi n’a rien à craindre de ses ennemis [p.XIX] systématiques et que des attaques violentes, au lieu de l’ébranler, le fortifieraient et le pousseraient dans la voie des réactions. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, les partis modérés, doivent sentir à leur tour qu’il est temps de résister à de déplorables tendances et de s’unir franchement, dans ce but, à tous ceux qui ont le même désir. Partis extrêmes et partis modérés, tous, en outre, doivent être convaincus que la borne ne saurait être déplacée sans un effort énergique et sans que les intérêts constitués au sein du pays légal reçoivent un utile avertissement et une impulsion salutaire. Si cet avertissement, si cette impulsion manquent, on peut être certain que le sentiment moral, l’esprit libéral iront sans cesse s’affaiblissant, et que les prochaines élections seront pires que les dernières. Il peut alors arriver qu’une fois encore la transaction constitutionnelle s’évanouisse, et que la question se pose nettement entre les principes absolus dont l’alliance est tout ensemble si désirable et si difficile ; il peut arriver que la force des choses replace la France dans l’alternative d’où elle a su sortir en 1830. Ce que ferait alors la France, personne n’oserait le dire. Pour moi, j’ai peine à croire que, dans aucun cas, la civilisation recule et que l’esprit de la révolution soit vaincu.

Quoi qu’il en soit, je le répète, il est un moyen [p.XX] d’échapper à ces extrémités périlleuses, c’est que tous les amis de la liberté, quels que soient leurs précédents ou leurs vues ultérieures, fassent ce qu’ils ont fait en 1827, et s’unissent franchement sur le terrain des réformes légales ; c’est que, chacun abandonnant ce qu’il y a d’excessif dans ses idées ou dans ses projets, on se tienne à égale distance de l’action violente et de l’inaction, de la témérité qui rêve les soulèvements populaires, de la timidité qui s’effraie au seul mot d’agitation politique ; c’est qu’à l’envahissement des intérêts matériels, des intérêts privés, on oppose sur tous les points de la France des manifestations pacifiques, mais imposantes et qui prouvent que les idées généreuses, que les nobles sentiments ne sont pas encore tout à fait étouffés ou éteints ; c’est en un mot, que les pouvoirs établis comprennent enfin que le pays les surveille, que le pays les juge et que la puissance dont ils disposent est un fidéicommis dont il leur sera demandé compte.

Si j’en crois certains symptômes, le moment est venu où l’agitation toute légale, toute pacifique que je désire pourrait être organisée avec succès et avec fruit. Le spectacle dont nous sommes les tristes témoins porte avec lui ses enseignements, et soulève dans tous les cœurs honnêtes autant d’indignation [p.XXI] que de dégoût. Les éléments sont donc prêts, et il ne s’agit plus que de les mettre en œuvre. Reste à savoir si les chefs naturels du mouvement feront défaut, et si les uns, pour poursuivre leur utopie, les autres, pour ne pas sortir de leur quiétude, laisseront aller les choses et attendront qu’il plaise à Dieu de les aider sans qu’ils s’aident eux-mêmes. J’espère qu’il n’en sera pas ainsi, et que tous voudront donner le bon exemple et accomplir leur devoir. Dans tous les cas, je suis de ceux qui, nombreux ou peu nombreux, ne se décourageront pas. Pourquoi nous découragerions-nous ? N’avons-nous pas vu les gens sages, comme il leur plaît de se nommer, désespérer de la liberté en 1827, désespérer de l’ordre en 1831, et se faire de leur désespoir même un prétexte pour se retirer de la lutte, pour ne pas se compromettre ? Heureusement pour la liberté et pour l’ordre, d’autres ont eu moins de résignation, moins de prudence, et la cause de la liberté de 1827 à 1830, la cause de l’ordre de 1831 à 1834 ont successivement triomphé. Elles triompheront ensemble aujourd’hui si nous le voulons bien, et si nous ne les abandonnons pas lâchement.


Paris, ce 29 avril 1847.

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