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Léon Gambetta, 1877

Discours de Gambetta à Amiens - 9 juin 1877

Numérisation et relecture des OCR réalisées par la Bibliothèque Cujas

les crises : 1877-1879, la crise du 16 mai et la Constitution Grévy

Discours de Léon Gambetta à Amiens– le 9 juin 1877





(Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta, publiés par M. Joseph Reinach, 11 vol., Paris, G. Charpentier, 1880-1885, vol. VII, pp.(56-62)



[p. 56]

DISCOURS

Prononcé le 9 juin 1877

à Amiens

Nous empruntons au Progrès de la Somme le récit suivant du séjour de M. Gambetta à Amiens :

« Un public nombreux se pressait samedi soir à trois heures aux abords de la gare pour saluer M. Gambetta, pour rendre hommage au patriote énergique, à l’orateur puissant qui a su résumer, dans une synthèse si féconde en résultats pratiques — la communion républicaine des quatre groupes de la Gauche — l’écrasement du cléricalisme et le triomphe de la démocratie.

« M. Gambetta a été reçu à la descente de wagon par M. Goblet, maire d’Amiens, et par MM. Fournier, Fiquet et Delpech, membres de la municipalité de notre ville.

« Dès qu’il est arrivé dans la salle des Pas-Perdus, tous les fronts se sont découverts, et une acclamation puissante, mêlant les cris de : Vive Gambetta ! Aux cris de : Vive la République ! A parcouru comme une traînée de poudre l’intérieur et les abords de la gare.

« M. Gambetta s’est dérobé le plus rapidement possible aux acclamations de la foule. De la gare, leur voiture s’est rendue directement chez M. le maire d’Amiens, au grand désappointement du public nombreux qui stationnait dans la rue des Trois-Cailloux, attendant l’arrivée de notre hôte d’un jour.

[p. 57]

« Après un instant de repos et quelques présentations, M. Goblet a fait à M. Gambetta les honneurs de notre ville, dont il lui a montré les promenades et le musée.

« A sept heures, un banquet de près de cent couverts réunissait, dans les salons Gresset décorés pour la circonstance d’un magnifique buste de la République, de trophées aux couleurs nationales et de superbes corbeilles de fleurs, les notabilités du parti républicain d’Amiens et des environs. Nous avons remarqué dans l’assistance, outre M. le comte de Douville-Maillefeu, M. le maire et ses adjoints, MM. F. Petit, Caron, Dieu, conseillers généraux, MM. Fiquet et Delambre, conseillers d’arrondissement ; presque tous les conseillers municipaux d’Amiens, un certain nombre de maires des communes voisines, des négociants et industriels.

Au dessert, M. Goblet a porté à M. Gambetta le toast suivant :



« Messieurs,

« Je vous propose la santé de notre hôte illustre, M. Gambetta.

« Je le remercie d’avoir bien voulu, malgré les labeurs et les préoccupations qui l’assiègent, prendre le temps de nous faire cette visite, et je le prie de nous excuser si cette réception improvisée ne répond pas à ce que nous aurions voulu faire pour célébrer dignement sa présence au milieu de nous.

« Mon cher Gambetta, — permettez-moi cette appellation familière à laquelle vous m’avez autorisé par votre constante bienveillance et par une amitié dont je suis fier — nous honorons d’abord en vous le patriote que nous avons connu aux jours funestes de l’invasion, fort au milieu de tant de défaillances, déployant des efforts héroïques pour rendre au pays désarmé la volonté et les moyens de se défendre, luttant jusqu’à la dernière heure pour empêcher, s’il était possible, le démembrement de la patrie, et pour sauver au moins l’honneur sans lequel il n’y a pas de relèvement pour les peuples vaincus.

« Nous saluons le grand orateur qui a mis tout son cœur et toute la puissance de sa parole au service de la démocratie, dont la vaillante éloquence, après avoir combattu l’empire debout, poursuit sans relâche les anciens adversaires de l’empire devenus ses protégés, et défend contre leurs [p. 58] agressions les libertés publiques et les droits de l’État.

« Nous saluons l’homme d’État dont la politique habile autant que sage a fait sortir la Constitution de la République des votes d’une Assemblée en majorité monarchiste et la maintient aujourd’hui en maintenant l’union du parti républicain.

« Il faut le dire ici, ce fut pour beaucoup d’entre nous un sujet de chagrin et d’inquiétude, au lendemain des élections triomphantes de 1876, de voir les représentants élus sous le drapeau de la République conserver d’anciennes distinctions, qui semblaient n’avoir plus de raison d’être, et compromettre ainsi l’autorité que leur aurait assurée, dès le premier jour, une direction commune. Mais ces distinctions ont cessé. Les Gauches ne forment plus qu’une Gauche, et cette fusion, sitôt faite en face des événements qui sont venus nous surprendre, nous a tout d’abord rassurés.

« Notre ville industrielle et commerçante a souffert de cette nouvelle crise, dans ses intérêts autant que dans ses convictions républicaines. Elle n’a cependant pas un seul instant perdu la confiance et, à l’exemple de la France entière, elle attend avec calme une solution qui, en sauvegardant la sincérité de nos institutions, doit rendre au pays la sécurité intérieure et extérieure dont il a tant besoin.

« Vous êtes aujourd’hui l’âme de la résistance légale, comme vous avez été l’âme de la défense en 1870. À la veille de la bataille décisive, nous sommes heureux de serrer votre main et de vous dire :

Nous comptons sur l’union des Gauches, nous comptons sur votre sagesse et votre fermeté.

« Je bois à Gambetta, au patriote, à l’orateur, au chef de la majorité républicaine ! »

« M. Gambetta a répondu :



Messieurs, ou plutôt mes amis, mes compagnons,

Je vous demande pardon de l’émotion profonde qui m’oblige, pendant quelques instants, à ressaisir le gouvernement de ma pensée, mais ce n’est pas impunément qu’on évoque, même entre amis, entre citoyens, associés depuis longtemps à la même tâche et animés des mêmes passions, poursuivant avec la même ardeur [p.59] un but commun à travers les obstacles et les difficultés de toute sorte accumulés sur la route, – ce n’est pas impunément, dis-je, que l’on sent évoquer le passé, ne fût-ce qu’en quelques mots, mais de ces mots éloquents dont mon ami Goblet a le secret, quand, d’un trait de feu, il reporte la pensée aux jours lugubres de la lutte, de l’invasion et du désastre national.

Oui, je sens, et je ne peux pas ne pas le sentir, que c’est comme une sorte de volonté fatale du destin qui mène les choses, que je me trouve presque ramené dans votre ville, dans votre cité, à la veille d’une action intérieure politique qui ne ressemble pas, tant s’en faut, à celle qui m’avait amené il y a tantôt sept ans, au milieu de vous. Comme aujourd’hui, je ne fis que traverser votre généreux pays, mais, dans ce rapide regard, je sentis, comme aujourd’hui, autour de moi, les champions, les représentants de la démocratie républicaine, et, comme aujourd’hui, nous eûmes un même entretien, une même communication : vous m’êtes témoins que l’amour de la France et le salut de la patrie envahie, opprimée par les légions amenées par le gouvernement personnel, étaient le sujet de nos uniques préoccupations. Nous avons réuni nos efforts ; ils ont été ce qu’ils pouvaient être, nous ne les avons pas mesurés, nous les avons donnés sans trêve, sans mesure et sans repos ; mais la France permettait de tout tenter, de toute espérer, et quand on parle de sa résistance, à l’étranger même, chez nos vainqueurs, – à qui il faut rendre justice qu’ils sont impartiaux dans la vérité historique qui s’est déroulée devant nous, – quand on parle de la France chez ceux qui nous ont jalousés et abattus, comme chez ceux qui n’ont pas su la secourir, on reconnait que c’est le seul peuple qui ait donné le spectacle du plus magnifique héroïsme, quand tout avait sombré : armée, administration, finances ; quand tout avait été livré au hasard, à l’incertitude, en face d’un ennemi dès longtemps [p.60] scientifiquement préparé. (Vifs applaudissements.)

Mais écartons ce passé ! Non que la blessure ne soit toujours saignante ; mais il n’est pas bon, il n’est pas sage, il n’est pas politique ni patriotique de parler de ces choses. A l’heure où nous sommes, ce dont il faut parler, c’est, en effet, comme on vient de le dire avec justesse et précision, de la résistance légale. Oui. Et pourquoi résister ? Et pourquoi ce mot est-il devenu nécessaire ? Pourquoi est-il devenu urgent que les citoyens, non pas seulement le parti républicain qui est déjà la nation, j’imagine, mais encore tous ceux qui, en dehors de lui, ont quelque souci de la dignité et de la liberté d’un peuple, – pourquoi faut-il qu’ils se mesurent, se regardent, se rencontrent et s’associent ?

Pourquoi cette résistance ? – Parce qu’il y a, quelque part, quelques ducs infatués de leur prestige et qui ont la prétention de s’emparer de la nation. (Très bien ! très bien ! – Bravos et applaudissements prolongés.)

Ah ! vous l’avez bien dit, dans cette ville de travail et d’épargne, d’industrie et de commerce, il s’est passé ce qui se produit dans toute la France, un mouvement d’indignation suivi immédiatement d’un mouvement de dédain. Il a été clair alors que le pays était sûr de lui-même, et que ceux-là n’étaient pas sûrs d’eux, qui avaient tenté l’aventure ! (Oui ! – Très bien ! très bien ! – Vifs applaudissements.)

Ce qui est certain, – mais l’heure n’est pas à la discussion, elle est aux actes, – c’est que, tous, nous sommes unis et d’accord, et que quiconque s’honore, en France, de mettre aujourd’hui la patrie et la République au-dessus des contestations et des vaines querelles de la politique pour en faire l’égide du relèvement matériel de la France, – que quiconque, dis-je, est animé de cette pensée patriotique, est avec nous, et, lors même qu’il n’est pas dans nos rangs, nos maîtres d’un jour le savent s’ils sont renseignés fidèlement [p.61] par les agents qu’ils jettent dans les foules, si ceux-ci ne les trompent pas, ils savent qu’il n’est pas un commerçant, pas un usinier, pas un homme d’affaire qui n’ait été immédiatement indigné et frappé, et qui ne se soit demandé si ces prétendus conservateurs n’étaient pas des fauteurs de désordre perpétuels. (Très bien ! très bien – Applaudissements répétés.)

Aussi, mes chers amis, il n’est pas nécessaire, en effet, de penser à d’autre moyen de salut que la résistance morale qu’oppose la France. Comme je vous le disais tout à l’heure, elle est sûre d’elle-même ; elle a fait connaître hautement ses volontés ; on a rusé avec elle, on a cherché à infirmer son arrêt, son verdict ; on a – et nous le discuterons ailleurs, – on a improvisé, on a supposé des périls, des conflits et des risques qui n’existaient pas : c’est une querelle que nous viderons quand on nous aura rendu la parole, car nous sommes dans cette singulière situation que ceux qui prétendent sauver le pays n’osent pas affronter une controverse publique.

Mais la France a bien compris, et le silence qu’on faisait n’était pas de nature à la tromper : quand nous nous taisions, elle parlait ; et si ceux qui ont osé prendre le pouvoir, abusant de la confiance de celui qui gouverne, n’ont pas perdu toute oreille, ils savent ce que la France a dit. S’ils ignorent, dans quelques jours nous le leur apprendrons. (Rires et applaudissements.)

Je ne veux que vous dire un seul mot : c’est que l’union admirable que vous avez vue se manifester immédiatement dans tous les rangs de la majorité républicaine n’est pas passagère ; il tient aux convictions les plus profondes et les mieux assises, ce pacte des 363 pour défendre la Constitution, la loi et les volontés de la France.

Ce pacte s’impose et il s’est déjà imposé à la conscience nationale. Que dis-je ? il n’est que l’expression [p.62] de la conscience nationale elle-même, et l’on verra bien le jour où à bout d’artifices et d’expédients, il faudra venir consulter le seul juge devant lequel je suis d’avis qu’il faut s’incliner, pouvoir, opposition, majorité, minorité, tous les partis, et ce seul juge, c’est la France.

Ce jour-là, la France parlera comme elle a parlé ; je crains seulement qu’elle ne parle plus haut.

Je bois à l’opinion de la France, je bois à l’union du parti républicain, c’est-à-dire du parti patriote, avec la nation sous l’égide de la République (Très bien ! très bien ! – Bravos et applaudissements prolongés.)



« Lorsque l’émotion produite par ces fermes et éloquentes paroles a été un peu calmée, M. Goblet a donné lecture de la lettre suivante, par laquelle l’honorable M. Gaulthier de Rumilly, sénateur inamovible, lui faisait connaître les motifs qui l’empêchaient d’assister au banquet :

« La proximité du grand combat au Sénat m’oblige à conserver avec soin la santé dont j’ai besoin pour des votes qui tiendront à quelques voix. Veuillez donc être mon interprète auprès de nos amis politiques et particulièrement auprès de notre grand orateur Gambetta, dont j’aime le grand cœur et le vrai patriotisme. Veuillez lui exprimer tous mes regrets, motivés sur mon dévouement à mes devoirs au Sénat. »



« Sur cette lecture, M. Gambetta a porté à M. Gaulthier de Rumilly un toast éloquent qui n’a pas été recueilli.

« M. Dieu s’est levé alors et, en quelques paroles émues, a rappelé les souffrances de la classe ouvrière.

« N’est-ce pas, a-t-il dit, une chose bonne, utile et conforme à nos principes communs, que la démocratie militante, qui a en ce moment l’inappréciable bonheur de posséder son illustre chef, ait une pensée fraternelle pour les démocrates souffrants ? Je vais avoir l’honneur, sûr d’être le fidèle interprète de vos intimes sentiments, de recueillir vos offrandes pour les malheureuses victimes du terrible incendie qui laisse tant de familles sans travail et sans pain. »

Pour citer cet article :

http://droitpolitique.com/spip.php?article46

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