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Discussion à l’Assemblée du Rapport Lanjuinais sur la proposition de Rémusat (17 janvier 1851) - Moniteur universel du 18 janvier 1851

Moniteur universel, 1851, n°18, 18 janvier, p.180-187.

Numérisation et relecture des OCR réalisées par la Bibliothèque Cujas

les crises : 1851, la crise Changarnier

[p.180]

ASSEMBLÉE NATIONALE LÉGISLATIVE.

SÉANCE DU VENDREDI 17 JANVIER.

Présidence de M. Dupin.

[…]

SUITE DE LA DISCUSSION DU PROJET DE RESOLUTION DE LA COMMISSION NOMMÉE EN EXECUTION DE LA DECISON DE L’ASSEMBLEE, EN DATE DU 10 JANVIER, POUR EXAMINER LA PROPOSITION DE M. DE RÉMUSAT. (M. LAJUINAIS, RAPPORTEUR.)

M. Le président. L’ordre du jour appelle la suite de la discussion du projet de résolution de la commission nommée en exécution de la décision de l’Assemblée, en date du 10 janvier, pour examiner la proposition de M. de Rémusat.

La parole est à M. le ministre de l’intérieur.

M. Baroche, ministre de l’intérieur. (Profond silence.) Messieurs, à la séance d’hier, et sous l’influence des éloquentes paroles de l’honorable M. Berryer, la discussion s’est transformée ; elle s’est tout à coup agrandie dans des proportions considérables et peut-être imprévue. En présence des grandes questions d’avenir qui étaient apportées à cette tribune, disparaissait presque la question de savoir si le ministère devait ou non être blâmé par l’Assemblée ; la révocation même de l’honorable général Changarnier n’aurait plus semblé être, si le nom de l’illustre général n’eût été de temps en temps prononcé, l’occasion de ce grand débat. Comment, en effet, pourrait-on continuer à reprocher au pouvoir exécutif je ne sais quelles prétendues manifestations impérialistes qu’il a toujours désavouées, lorsqu’on venait faire à cette tribune même une éclatante manifestation monarchique ? (Approbation sur plusieurs bancs.)

M. Thiers. Je demande la parole. (Mouvement prolongé.)

M. Charles Abbatucci. C’est pour un fait personnel. (Rires et bruit.)

M. Le ministre de l’intérieur. Comment pourrait-on continuer à faire un crime au pouvoir exécutif de quelques cris isolés de vive l’empereur ! Qu’il n’a pas provoqués, quand on est venu faire entendre, du haut ? De cette tribune, pour ainsi dire, le cri de vive le roi ! Et poser résolument la monarchie en face de la République ? (Agitation — Ecoutez ! écoutez !)

En présence de cette question si nettement posée, j’oserai à peine revenir en quelques mots sur les faits de délai qui avaient été, à une précédente séance, indiqués, apportés par l’honorable M. de Lasteyrie. Toutefois, messieurs, laissez-moi une dernière fois protester contre la solidarité qu’on veut établir entre le pouvoir exécutif et les journaux qui ont la prétention de le défendre ; laissez-moi vous dire que nous ne sommes pas plus responsables de ce qu’on dit dans ces journaux que les membres des différents partis qui divisent cette Assemblée ne peuvent être responsables de ce qui se trouve dans les journaux qui défendent les opinions qu’ils représentent. (Réclamations sur plusieurs bancs. -Assentiment sur d’autres.)

Personne, assurément, dans cette Assemblée, n’accepterai la responsabilité de certaine calomnie qui, ces jours derniers encore, se trouvait dans certains journaux. N’a-t-on pas été jusqu’à dire, à propos de cette presse anglaise qu’on disait suscitée par nous, que son concours nous avait été acquis par je ne sais quelle honteuse promesse qui aurait été faite aux dépens d’une partie du commerce français ? N’a-t-on pas été jusqu’à dire que deux membres de l’ancien cabinet avaient refusé d’entrer dans la combinaison nouvelle parce qu’on leur a proposé de signer je ne sais quel traité qui aurait sacrifié les intérêts du commerce français ?

Un membre. C’est M. Dumas qui l’a dit.

M. Le ministre de l’intérieur. Non, non, M. Dumas ne l’a jamais dit et n’a jamais pu le dire, parce que de la part de qui que ce soit, ce serait un fait contraire à la vérité, ce serait une odieuse calomnie contre laquelle je proteste, au nom des membres actuels et au nom des anciens membres du cabinet.

Laissez-moi vous dire aussi, et je passe rapidement sur ces faits, que, sans vouloir assurément me constituer le défenseur de la société du dix décembre dont j’ai provoqué la dissolution...

M. Vesin. Vous l’avez opérée, mais non pas provoquée.

M. le ministre de l’intérieur. Je l’ai provoquée et opérée, je l’ai provoquée, car, apparemment, malgré la provocation, si vous voulez, de la commission de permanence, c’était à nous qu’il appartenait d’abord d’examiner et d’examiner mûrement la situation de cette société ; c’est nous qui avons provoqué la dissolution.

M. Baze. Je demande la parole. (Agitation.)

M. le ministre de l’intérieur. C’est nous qui l’avons provoquée ; car c’est nous qui avons demandé et signé le décret qui en a prononcé la dissolution. (Légères rumeurs.)

Je vous ai dit que je ne voulais pas me constituer le défenseur de cette société. Cependant il faut que je vous dise pour que la vérité soit rétablie, que quelques-uns des faits qui ont été portés à cette tribune ne sont pas conformes à la vérité.

Ainsi, par exemple, on vous a parlé d’un programme, d’un prospectus qui aurait été lancé par celte même société, dont on vous a lu quelques fragments.

Eh bien, messieurs, je dois à la communication loyale de l’honorable M. de Lasteyrie la connaissance du document dont il avait parlé à cette tribune, et maintenant que je connais ce document, je puis confirmer ce qui a été dit hier à cette tribune par l’honorable M. Lemulier, à savoir, que ce document n’a jamais appartenu à la société du Dix décembre, ni à aucune de ses transformations.

Qu’est-ce, en effet, messieurs, que ce document imprimé sans doute, mais qui ne porte ni date ni signature ? C’est le programme, le prospectus, le projet d’une association fraternelle (c’est là le titre qu’elle devait avoir), d’un comité napoléonien qui avait pour but principal et presque exclusif une intervention lors des combinaisons électorales qui pouvaient se rencontrer successivement.

« Chaque fois, y disait-on, que le peuple sera appelé à élire ses représentants, le comité napoléonien descendra dans l’arène électorale pour mettre l’influence de sa parole, de son journal et des voix nombreuses dont il dispose au service de tel ou tel candidat. » Et puis ensuite rien ne parle, même indirectement, de la société du dix décembre...

M. Jules de Lasteyrie. Je demande la parole.

M. Le ministre de l’intérieur. ... Qui s’est formée indépendamment de cette association fraternelle, qui n’a jamais eu d’existence, de cette association fraternelle, je le répète, qui est demeurée complètement indépendante de la société du Dix Décembre.

Si vous voulez savoir quel était le but de la société du Dix Décembre, le but annoncé, du moins, au moment où elle s’établissait, allez le chercher d’abord dans les statuts qu’elle avoue, dans les statuts qui ont été signés par les honorables fondateurs de cette société ; allez le chercher là. Et puis, après cela, je vous dirai, et c’est pour cela que j’ai provoqué la dissolution de cette société, que j’admets pour comme beaucoup d’autres sociétés de bienfaisance créées sur l’influence de différents partis, elle a dévié de son origine lorsqu’elle est devenue une société politique, et c’est pour cela que j’en ai provoqué la dissolution en même temps que je provoquais la dissolution d’un Cercle National, société de bienfaisance prétendue, et qui n’était autre chose qu’une association légitimiste. (Réclamations à droite. - Sourire à gauche.)

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M. Favreau. Il n’y a pas d’association légitimiste !

M. le ministre de l’intérieur. Voilà ce que j’ai fait et ce qu’il y a de vrai pour la société du Dix Décembre.

L’honorable M. de Lasteyrie a parlé encore des assommades auxquelles il avait eu la patience d’assister comme spectateur pendant quatre heures durant. (Rumeurs.) Une instruction judiciaire...

Quelques voix à l’extrême gauche. Allons donc !

M. Combier. Nous savons ce que c’est que vos inductions judiciaires !

M. le ministre de l’intérieur. Quand je parle d’une instruction judiciaire, j’entends s’écrier par à (la gauche) : Allons donc ! Depuis quand donc les documents judiciaires que nous pouvons porter à la tribune ne méritent-ils pas non-seulement la confiance, mais le respect de tous, même des membres de l’Assemblée législative ?

Voix à droite. Très-bien !

M. le Ministre de l’intérieur. Ce que je continuerai à dire, c’est que, à la suite des différentes indications, des différentes révélations qui avaient été apportées par certains journaux, une instruction judiciaire a été commencée : plus de soixante témoins ont été entendus ; tous ceux qui pouvaient avoir des renseignements à fournir ont été invités à se présenter devant les magistrats...

A gauche. Non !

M. le ministre de l’intérieur. ...Tous sans exception ; et je ne comprends pas la dénégation. Est-ce que tous les journaux n’ont pas annoncé l’existence de cette instruction judiciaire ? Est-ce que tout bon et honorable citoyen qui aurait cru avoir des renseignements à fournir à l’appui de la vérité n’était pas, par cela même, invité à venir déposer ces renseignements ? Dans tous les cas, la justice et l’administration ont fait tout ce qu’elles pouvaient et devaient faire. Une instruction a eu lieu, plus de soixante témoins ont été entendus, et je tiens à la main l’ordonnance de la chambre du conseil qui, à la date du 23 novembre 1850, est intervenue, et qui a déclaré que, s’il y avait eu en effet des rixes sur la place du Havre, si des violences regrettables, mais infiniment moins graves que celles qui avaient été indiquées, avaient eu lieu, ces violences, ces rixes n’avaient pu, par aucun témoin, par aucun indice, entendez bien ceci, être rattachées à des personnes appartenant de près ou de loin à la société du Dix Décembre. (Marques d’incrédulité sur divers bancs.)

Une voix à gauche. La place était couverte d’agents de police.

M. le ministre de l’intérieur. On conteste ! Eh bien, qu’on me remette l’ordonnance. (Un huissier remet à M. le ministre de l’intérieur son portefeuille qu’il va prendre à son banc.)

Messieurs, je ne comptais pas être si long sur cette affaire ; mais puisque des dénégations se produisent, je vous demande la permission, c’est un appel que je fais à votre justice, de vous lire une parti[e] du résumé de cette ordonnance de la chambre du conseil.

Plusieurs membres. A quoi bon ?

Voix nombreuses. Lisez ! Lisez !

M. le ministre de l’intérieur, lisant. « Divers journaux avaient annoncé le retour du Président de la République de son voyage de Normandie, pour la soirée du 12 septembre dernier. Vers le soir, divers détachements de la force publique se portèrent dans cette direction.

Immédiatement on vit se former des groupes nombreux et animés aux environs de la gare du chemin de fer de Rouen, ainsi que sur le chemin que le Président devait suivre pour rentrer à l’Elysée. Les rues Saint-Lazare, Caumartin, du Havre, Saint-Nicolas, etc., étaient remplies en partie de curieux et de promeneurs, et en partie d’hommes accourus là pour provoquer une manifestation politique et y prendre part. Ces dispositions d’une partie de la foule indifférente, les intentions contraires de différents groupes évidemment hostiles les uns aux autres, les cris tour à tour poussés comme l’expression de sympathies ou d’opinions contraires, toutes ces causes réunies amenèrent de véritables scènes de désordre et des violences plus ou moins graves.

Dès le lendemain, les événements que cette soirée avait vus s’accomplir étaient racontés, commentés dans divers journaux. Indépendamment des récits émanés de leur rédaction habituelle, de simples citoyens se faisaient volontairement les narrateurs des faits dont ils se prétendaient les témoins ou les victimes, et ils publiaient des lettres destinées à émouvoir l’opinion publique en signalant des faits de brutalité d’une extrême gravité. Une instruction judiciaire fut immédiatement requise et commencée.

De nombreux témoins appartenant à toutes les nuances de l’opinion publique furent entendus pour tâcher d’aviser à la découverte de la vérité, et surtout à la découverte des auteurs des violences, qui, à la faveur du tumulte et de l’obscurité, avaient pu se soustraire à une répression méritée.

Les versions les plus contradictoires, mensongères et calomnieuses suivant les uns, vraies et incontestables suivant les autres, se produisent confusément sur le même fait et sur les mêmes circonstances. Cependant l’instruction a pu parvenir à un certain degré de certitude sur quelques faits généraux, et cette certitude est fondée sur les témoignages d’hommes dont la déposition paraît le plus désintéressée et le plus impartiale.

Les groupes qui stationnaient aux abords de la gare et dans les rues adjacentes étaient divisés en deux partis parfaitement distincts, évidemment organisés, obéissant à un mot d’ordre et à des signes de leurs chefs. Les uns s’étaient établis sur l’un des trottoirs de la rue du Havre, les autres sur le trottoir opposé. Quelques boutiques de marchands de vin et des cafés pouvaient être également pour eux des points de réunion ? De là partaient alternativement des cris de vive Napoléon ! vive l’empereur ! vive le Président ! Auxquels on répondait par ceux de vive la République ! vive la sociale ! À bas les imbécilles ! (Hilarité.) Sur ce point, les rapports des agents de la police municipale, les explications fournies par eux dans le cours de l’instruction, sont parfaitement conformes aux détails énoncés dans la déposition des témoins, qui, simples spectateurs, n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre camp.

Ces explosions de cris qui se faisaient entendre à chaque instant, et que tous regardaient probablement comme des provocations, eurent pour cause inévitable d’exciter une colère mutuelle, qui se manifesta rapidement par des injures. Bientôt, des individus isolés, qui passaient auprès des groupes, furent invités à proférer l’acclamation que ces groupes poussaient eux-mêmes ; tantôt ils obéissaient, tantôt ils refusaient de le faire. Dans ce dernier cas, ils étaient brutalement expulsés, quelquefois frappés à coups de poing... » (Rires ironiques).

« Des deux côtés, messieurs, des différents groupes.

Et le genre de violence le plus communément employé consistait à leur enfoncer de force le chapeau sur le visage. (Rires et murmures.)

Certes, il est bien regrettable que de pareilles collisions aient eu lieu ; mais il est cependant établi et prouvé par l’information que, soit volontairement, soit par erreur, les scènes qui ont attristé la soirée du 12 septembre ont été démesurément aggravées ; car, indépendamment de tout ce qu’il y a souvent de passionné, d’exagéré, de mensonger dans les bruits vagues qui sortent de la foule et y circulent, elles ont été un moyen de polémique employé avec ardeur. C’est là ce qui explique comment elles ont été si facilement dénaturées, comment on a faussement attribué à des violences, répréhensibles sans doute, un caractère de gravité qu’elles n’avaient pas.

C’est là ce qui explique comment il a été possible d’attribuer à une violence, regrettable sans doute, un caractère de gravité qu’elle n’a pas. » (Interruption à gauche.)

Un membre à l’extrême gauche. C’est un mémoire de police.

Un autre membre du même côté. C’est un article de journal.

M. le ministre de l’intérieur. C’est un article de journal fait par une chambre du conseil et signé par des magistrats.

M. Crémieux. Composée de trois juges dont un fait la loi.

M. le ministre de l’intérieur. Je m’étonne qu’un ancien ministre de la justice vous dise que, dans une chambre du conseil, un seul fait la loi. M. Crémieux sait très-bien comment, dans toutes les affaires, et principalement dans les affaires graves, les magistrats fidèles à leur mission et à leur mandat délibèrent...

A gauche. Allons donc ! Allons donc !

M. Crémieux. Permettez !

Voix à droite. N’interrompez pas !

M. Le président. Mais, monsieur Crémieux, vous n’avez pas la parole.

M. Crémieux. J’ai été interpellé. Je n’ai pas dit ce que me fait dire M Baroche.

M. Le président. Vous n’avez pas la parole.

M. Crémieux. J’ai demandé à M. le ministre de me permettre l’interruption.

M. Le président. Laissez donc produire les documents judiciaires, au moins !

M. Crémieux. M. le ministre de l’intérieur, qui m’a interpellé, n’a pas entendu ce que j’ai dit, et je suis désolé d’avoir donné lieu à cette interruption, ou du moins à ce que lui-même ait cru que j’avais donné lieu à cette interruption.

Voici ce que j’ai dit : Une ordonnance de la chambre du conseil est le résultat : 1° de l’examen fait par le juge d’instruction qui a dirigé l’instruction, et 2° (j’ajoute ceci, car je ne pouvais pas donner ce développement) de l’examen fait par deux autres juges qui font la majorité, d’après laquelle on décide s’il y a lieu de mettre en liberté.

M. Rouher, ministre de la justice. C’est une erreur, la minorité suffit.

M. Le président. Oui, une seule voix est suffisante pour qu’il y ait lieu à suivre.

M. Crémieux. Permettez ! Pour déclarer qu’il y a lieu à suivre, c’est-à-dire pour renvoyer à la chambre d’accusation, il ne faut qu’un seul magistrat.

M. le ministre de l’intérieur. Vous disiez l’inverse.

M. Crémieux. Voilà ce que je disais, et je demandais alors : A-t-on décidé qu’il y avait lieu à suivre ? Je n’ai pas entendu ce qu’a répondu M. le ministre ; mais ce que je soutiens, et ce qui ne sera pas dénié par lui, c’est qu’une seule voix suffit pour renvoyer devant la chambre d’accusation. Eh bien, en présence de ce qu’on venait de dire, je demandais si quelqu’un avait été renvoyé devant la chambre d’accusation.

M. le ministre de l’intérieur. J’ai commencé par dire que j’allais lire une ordonnance de non-lieu. Or un membre du barreau, un ancien ministre de la justice sait nécessairement ce que veut dire ordonnance de non-lieu : cela veut dire qu’il n’y a pas lieu de renvoyer devant la police correctionnelle, ni devant la cour d’assises.

Maintenant, puisque j’ai été interrompu (et j’avais bien ou mal compris l’interruption), l’Assemblée voudra bien se rappeler que, pour qu’il y ait non-lieu, il faut unanimité ; car un seul magistrat opposant aurait fait renvoyer devant la justice.

M. Crémieux. C’est ce que j’ai dit.

M. le ministre de l’intérieur. En vérité, en parlant devant cette Assemblée, je ne croyais pas avoir besoin d’entrer dans ces détails pour donner à une ordonnance de la chambre du conseil l’autorité qu’aucun des membres de cette Assemblée ne lui a refusée et ne lui refusera jamais.

Un membre à droite. Il paraît que M. Crémieux en avait besoin.

M. le ministre de l’intérieur, continuant sa lecture. « Ainsi un journal affirmait, sur la foi d’un témoin oculaire, que, près de la place de la Madeleine, un individu près duquel on avait crié Vive la République ! Avait été frappé à coups de bâton sur la tête, que le sang avait jailli avec abondance des blessures, que la victime avait reçu les premiers soins chez M. Tout, marchand de vin. Or, Tout, interrogé, explique que cet individu, le sieur Philippe, valet de chambre de M. de Trévise, habitant la maison place de la Madeleine, n° 1, avait été effectivement frappé, mais que, suivant les témoignages de tous les assistants, le coup avait été porté par un homme faisant partie d’une bande qui suivait le cortège du Président en criant Vive la République !... (Mouvements divers), cri très-constitutionnel, messieurs, mais qui n’autorise pas à donner des coups de bâton aux gens. (Rires à droite. — Rumeurs à l’extrême gauche.)

« Le sieur Philippe déclare, à son tour, qu’il a reçu effectivement d’un inconnu un coup de bâton sur le derrière de la tête au moment du passage des groupes qui criaient, les uns Vive Napoléon ! Et les autres Vive la République ! Que le coup lui a fait peu de mal, sans occasionner aucune blessure ni effusion de sang. (Rires et murmures.)

« Un garde national, pour n’avoir pas crié ou voulu crier Vive l’empereur ! Aurait été affreusement maltraité, et il aurait fallu l’intervention des spectateurs indignés pour l’arracher à une mort probable.

« Cependant, un autre garde national du même bataillon (2e de la 6e légion), de service ce jour-là aux grandes gardes), le sieur Leroi, chapelier, qui a porté secours à son camarade, raconte le fait de la manière suivante :

« J’entendis un garde national de mon bataillon, en uniforme, crier Vive la sociale ! Il fut immédiatement entouré par un groupe et bousculé ; mais il ne fut pas jeté par terre ni maltraité ; je fis mes efforts pour arriver jusqu’à lui et protéger l’uniforme qu’il avait compromis : j’y parvins, je le dégageai, lui pris le bras, et je le reconduisis jusqu’à l’entrée de la rue Tronchet.

« Il ne fut donc nullement maltraité. Ce garde national ne s’est pas fait connaître (celui qui aurait été maltraité), et toutes les recherches pour le retrouver sont restées sans effet. » (Rumeurs. — Hilarité.)

Un membre à droite. Alors il doit être mort.

M. le ministre de l’intérieur. Ainsi, vous le voyez, le garde national qui aurait été maltraité pour n’avoir pas voulu crier Vive l’empereur ! Serait un garde national qui aurait crié Vive la sociale !

Je continue :

« Un fait beaucoup plus grave encore était signalé. Un citoyen ayant proféré le cri Vive la République ! aurait été brutalement assailli, traîné sur le pavé, frappé à coups de couteaux, porté et laissé pour mort dans l’officine d’un pharmacien de la rue du Havre.

« Le seul pharmacien de la rue du Havre, le sieur Au-claire, a été appelé. Il déclare que, dans cette soirée, il est resté plusieurs heures à sa porte, qu’il a vu plusieurs scènes de violence regrettables, mais qu’aucune personne blessée n’a été transportée dans son officine, et qu’on n’a réclamé de lui et qu’il n’a donné des soins à personne. Ce récit était donc complètement et absolument controuvé.

« Au reste, le bruit de ce meurtre avait été répandu dans la foule, sur les lieux mêmes. Par qui ? On le sait. Dans quel but ? Il est facile à comprendre. Il fut raconté à un honorable représentant du peuple, M. Peupin. » (Chuchotements sur quelques bancs de la gauche.)

M. Peupin. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela : J’ai voulu voir par moi-même.

M. le ministre de l’intérieur. « Ce qui est positif, c’est qu’il a été raconté à un honorable représentant du peuple, et celui-ci, qui n’avait pas quitté la rue du Havre, qui était constamment resté près de la boutique du pharmacien, ou à une faible distance, et qui savait, par conséquent, que le fait était faux, fit de vains efforts pour démontrer à son interlocuteur son erreur ou son imposture.

« Parmi les personnes qui se sont plaintes se trouve M. de Menciaux, propriétaire et capitaine d’état-major de la garde nationale, qui, dit-il, sortant du chemin de fer, inoffensif et paisible, aurait été sommé de crier Vive l’empereur ! Et, sur son refus, maltraité et frappé. Or que M. de Menciaux ait été frappé, c’est là un fait incontestable et regrettable ... »

Voix à l’extrême gauche. Ah ! Ah !

À droite. Attendez donc la fin !

M. le ministre de l’intérieur. « Mais, au dire de deux témoins, les faits ne se seraient pas exactement passés tels que les rapporte M. de Menciaux. Ce dernier aurait transformé une rixe personnelle d’homme à homme, provoquée par des injures qui lui seraient échappées au milieu des groupes, en une agression de la foule. Les mauvais traitements essuyés par M. de Menciaux ne seraient pas, à coup sûr, légitimés par sa provocation, fût-elle établie ; mais il est malheureux qu’il n’ait pu reconnaître ni désigner son adversaire de manière à le faire retrouver. » (Exclamations à l’extrême gauche.)

A gauche. Que faisait donc la police ?

M. Soubies. On peut donc être assommé publiquement dans Paris sans qu’on puisse reconnaître ni arrêter les coupables.

M. le ministre de l’intérieur. On me demande ce que faisait la police et comment elle n’a pas arrêté les individus coupables de voies de fait envers M. de Menciaux.

A gauche. Et envers les autres.

M. le ministre de l’intérieur. Mais vous voyez que les autres voies de fait n’ont pas même été constatées par l’instruction. (Murmures à gauche.)

M. Le président. Mais laissez donc discuter ; laissez le ministre s’expliquer librement.

M. le ministre de l’intérieur. Messieurs, On demande ce que faisait la police, et comment elle n’a pas arrêté les auteurs de ces violences. J’ai eu soin de vous lire cette ordonnance de la chambre du conseil, malgré les développements que je regrette, pour vous faire voir comment ces désordres, de part et d’autre, qui, été excités par des gens qui étaient animés de dispositions très-contraires, avaient ainsi envahi la rue et la place qui avoisinent le chemin de fer. (Interruption.)

M. Le président. Il est impossible de discuter ainsi. Faites silence !

Voix diverses, à l’orateur. Parlez ! Parlez !

M. le ministre de l’intérieur. Mais je le désire de tout mon cœur, et c’est ce que j’essaye de faire depuis une demi-heure.

Au milieu des scènes de désordre, il n’est pas étonnant apparemment que la police, quelle qu’ait été son activité... (Eclats de rires ironiques à gauche.)

En vérité, messieurs, dans aucune relation de la vie privée, on n’est exposé à de pareilles grossièretés.

A droite. C’est vrai ! C’est bien vrai !

M. le Ministre de l’intérieur. Si j’étais ailleurs qu’à cette tribune, c’est-à-dire si je n’étais pas dans le lieu où la liberté de la parole devrait être assurée, de la part d’aucun de ces messieurs, je ne serais exposé à de pareilles injures, à de pareils outrages. (Très-bien ! très-bien !)

C’est parce que je suis ici, remplissant un devoir qui devrait être sacré surtout pour tous ceux qui m’accusent, qu’on m’interrompt à chaque mot, et que mes paroles, quand je ne suis pas interrompu, sont accueillies par des rires et des interruptions ironiques. C’est une chose intolérable ! Voulez-vous ou ne voulez-vous pas la liberté de la discussion ? On prétendait qu’il pouvait y avoir des gens qui veulent une tribune muette, vous m’amenez à dire ceci : Soyez-en assurés, personne dans le Gouvernement, depuis le chef du Gouvernement jusqu’au plus nouveau des ministres, personne ne désire rien davantage que la liberté des luttes et des discussions parlementaires dans le corps législatif. Non, messieurs, personne ne pensera à détruire cette liberté, personne que ceux qui veulent rendre muets ceux qui cherchent à faire connaître la vérité et qui la disent loyalement. (Très-bien ! très-bien ! — Vive approbation sur les bancs de droite et du centre.)

Soyez-en convaincus, messieurs, nul dans cette Assemblée, je dis nul, entendez-vous, nul n’est plus dévoué que nous au régime parlementaire ; nul n’est plus disposé que nous à toute espèce de sacrifice pour maintenir le régime parlementaire...

A l’extrême gauche. Oh ! Oh ! (Rires ironiques.)

A droite. A l’ordre ! À l’ordre !

M. le ministre de l’intérieur. Messieurs, permettez-moi de le dire, le régime parlementaire est menacé, oui, il est menacé. Il est menacé, comme le disait un jour, dans un mouvement d’indignation, dans une scène à peu près semblable, l’honorable M. Dufaure ; il est menacé par ceux qui, au mépris des droits parlementaires, ne souffrent jamais à cette tribune ni la liberté, ni la discussion. Voilà ceux qui menacent le régime parlementaire.

Voix nombreuses. C’est vrai ! C’est vrai ! — Très-bien ! très-bien !

Un membre. Il est menacé par eux d’avilissement !

M. le ministre de l’intérieur. Il serait menacé aussi, permettez-moi de le dire à tous les côtés de cette Assemblée, si le régime parlementaire pouvait autoriser, maintenir, soutenir pendant longtemps des discussions qui n’auraient pas ce degré d’importance, de gravité et d’utilité générale que le pays voudrait toujours y voir. (Assentiment.)

Ah ! Le régime parlementaire ne sera jamais menacé tant que le parlement et le pouvoir exécutif seront d’accord pour venir, comme nous l’avons fait dans ce parlement et à cette tribune, discuter sérieusement les sérieux intérêts du pays ; tant que le régime parlementaire ne sera ni compromis par des violences, ni détourné de ses véritables voies par des discussions qui n’ont pas, j’ai cru pouvoir le dire et je le répète, toute l’importance politique que devraient avoir toujours nos discussions.

Nombre de voix. Très-bien ! très-bien !

A droite, au ministre. Reposez-vous, vous ne pouvez pas y tenir.

[p.182]

Un membre. Ils vont y revenir encore !

M. Bavoux. Il n’y a pas de force humaine qui puisse y suffire.

M. Le président. Il est malheureux d’être obligé d’épuiser ses forces dans de pareilles luttes.

M. Soubies, à l’orateur. Reposez-vous.

M. Le ministre de l’intérieur. Non, je continue.

Je suis honteux, messieurs, pour la dignité de la justice, d’avoir été obligé de défendre un document comme celui que j’apporte ; je suis humilié, pour le respect que moi, comme vous tous, nous avons toujours professé pour les décisions de la justice, d’avoir été obligé de défendre contre de pareilles attaques le document que je vous lisais.

Je poursuis :

« Les mauvais traitements, vous disais-je, essuyés par M. de Menciaux, ne seraient pas, à coup sûr, légitimés par sa provocation, fût-elle établie ; mais il est malheureux qu’il n’ait pu ni reconnaître ni désigner son adversaire de manière à le faire retrouver. Après tout, le témoignage des deux témoins entendus sur cette scène est très-grave, et la confrontation qui a eu lieu entre le témoin Cognet et M. de Menciaux, est de nature à faire douter de la fidélité des souvenirs de celui-ci, quant à la scène de brutalité dont il avait été la victime.

« Au reste, par l’effet de la malveillance ou d’une crédulité irréfléchie, les faits vont en se grossissant et en se dénaturant sans cesse, et ces récits inexacts ou controuvés, publiés au moins inconsidérément, jettent l’inquiétude et la colère dans les populations ; tandis que, examinés avec calme, constatés avec impartialité, ils s’évanouissent complètement ou se réduisent à des proportions vulgaires, et perdent ainsi toute leur gravité. C’est là le résultat acquis par l’information, résultat appuyé de preuves dont l’évidence devient à chaque instant moins contestable. »

....Et puis, d’ailleurs, messieurs, je comprends que je vous fatigue par cette lecture... (Assez ! assez !) Eh, mon Dieu ! Toute l’ordonnance, si l’on veut, sera insérée dans le Moniteur. Nous avions pensé à l’y faire insérer.

La chambre du conseil dit positivement que les recherches faites par la justice, par l’administration, n’ont trouvé aucun individu appartenant à la société du Dix Décembre engagé dans les faits qui avaient été l’objet de ses investigations.

Voilà, messieurs, ce que j’avais à vous dire sur les deux faits graves, en apparence au moins, que l’on avait reprochés à cette société du Dix Décembre. D’une part, le document qu’on lui attribue n’est pas sien ; d’autre part, les faits dont on l’accuse ne peuvent lui être imputés ; la justice a examiné, elle a vérifié, elle n’a rien trouvé à la charge de la société du Dix Décembre.

Néanmoins, je vous l’ai dit et je l’ai dit à la commission de permanence, nous avons examiné si cette société innocente de ces faits, cette société qui n’était pas, comme on l’a dit, car enfin il faut rendre justice même à la société du Dix Décembre, qui n’était pas un ramas de 6 à 7,000 coquins…

M. le général Husson. Ils savent bien que non ! (Agitation.)

M. le ministre de l’intérieur. ...Ce n’était pas, disais-je, un ramas de 6 à 7,000 coquins, échappés des bagnes ; cette société, dans laquelle je crois qu’il a été constaté qu’un repris de justice, sur 6, 7, 8 et même 10,000 individus dont elle s’est composée, s’était glissé, était entré, qu’on avait admis, bien entendu, je n’ai pas besoin de le dire, sans avoir examiné ses antécédents. Voilà le seul fait qui ait donné lieu à cette allégation de 6 à 7,000 coquins ramassés dans les bagnes. Eh bien, cette société, nous avons reconnu que, ne se renfermant pas dans les limites que lui imposaient ses statuts et les déclarations qu’elle avait faites, ce n’était pas seulement une société de bienfaisance, mais une société politique, ayant une allure et des attitudes politiques. Nous avons consulté le conseil d’Etat, et, par un décret de M. le Président de la République, elle a été dissoute.

Voilà ce que j’avais à dire sur cette société.

J’ai hâte d’arriver à la véritable question, ou du moins à la question que j’indiquais en commençant, et telle qu’elle était posée hier à cette tribune par le discours que vous avez entendu.

On a été très-franc, permettez-moi de l’être aussi, permettez-moi de préciser ce que j’ai déjà indiqué. Il est une considération grave qui m’a frappé, et qui peut-être a frappé quelques-uns d’entre vous, c’est que la révocation de l’honorable général Changarnier a ému principalement ceux qui, attachés aux anciens partis par leurs souvenirs ou par leurs espérances, n’ont pas dissimulé...

M. le général Changarnier. Je demande la parole. (Sensation marquée. — Longue interruption.)

M. le ministre de l’intérieur. Je reprends, messieurs, et je disais que la révocation de l’honorable général Changarnier avait ému, ou paraissait avoir ému principalement ceux qui, attachés par leurs souvenirs, ou par leurs espérances (espérances qui se sont produites à cette tribune) aux anciens partis, ceux qui ne dissimulent pas qu’ils considèrent la situation actuelle comme transitoire et précaire, ceux qui ne dissimulent pas, je ne dirai pas leur conspiration ; mais, pour me servir d’un mot qui est main- tenant admis, leurs aspirations vers un état de choses nouveau (Légères rumeurs à droite) que cette révocation avait ému, ou paraissait avoir ému principalement les membres placés dans ces diverses catégories.

Pourquoi cela, messieurs ? Et en quoi donc cette révocation dont, en droit, on n’a jamais contesté la légalité et la constitutionnalité, les aurait-elle si profondément émus ? Serait-ce, comme le disait l’honorable M. de Lasteyrie, parce qu’en frappant, parce qu’en enlevant le défenseur de l’ordre, on aurait enlevé le défenseur de l’Assemblée ?

M. Jules de Lasteyrie. Oui.

M. Le ministre de l’intérieur. Ce sont les termes dont s’est servi l’honorable M. de Lasteyrie. Le défenseur de l’Assemblée ! Le défenseur de l’Assemblée contre qui ? Contre les attaques de qui ?

M. Creton. Je demande la parole. (Chuchotements.)

M. le ministre de l’intérieur. Le défenseur de l’Assemblée, disais-je, contre qui ? Contre les attaques de qui ?

Et ici, messieurs, il est une réflexion que je dois faire à propos de l’ensemble du discours de l’honorable M. de Latteyrie. Le discours de M. de Lasteyrie manquait de conclusion. Ce n’était pas, si tous les faits que vous avez indiqués étaient vrais, s’ils pouvaient être prouvés, ce n’était pas un blâme que vous deviez provoquer contre le cabinet, c’était une accusation. (Marques nombreuses d’assentiment.)

Comment ! s’il était vrai que nous ayons soudoyé et embrigadé cinq à six mille coquins pour porter atteinte au pouvoir parlementaire, ou pour amener je ne sais quelle restauration impériale ; s’il était vrai que nous ayons voulu altérer cette si précieuse discipline de l’armée ; si tout cela était vrai et tout ce que vous avez dit, et que vous vous seriez borné à demander un blâme, si sévère qu’il soit, vous auriez tort, vous manqueriez à votre devoir. (C’est vrai ! c’est vrai ! — Très-bien !)

Vous auriez dû, vous devriez, il en est temps encore, vous auriez dû demander l’accusation contre nous, demander notre renvoi devant la haute cour. Et écoutez bien ceci, ce n’est pas une forfanterie ; j’aurais comparu et je comparaîtrais devant cette haute cour le front aussi tranquille, la conscience aussi calme que quand j’avais l’honneur d’y remplir les fonctions de procureur général. (Vive approbation.)

Accusez-nous ! Et savez-vous quelle différence il y aura dans cette situation nette que vous nous ferez en regard de celle que vous voulez nous faire ? Mon Dieu, puisqu’on dit tout, vous m’excuserez. (Parlez ! parlez !)

Voici la différence. C’est que, devant la haute cour, nous trouverions des juges, des juges compétents, des juges empruntés à la plus haute juridiction du pays, des juges empruntés, vous le savez, à tous les conseils généraux, à la France tout entière. Eh bien, soyez-en bien sûrs, quelle que soit la juridiction que vous composiez, si élevée qu’elle soit, plus elle sera élevée, plus nous serons heureux de venir devant elle rendre compte de notre conduite, de tous nos actes (Approbation à droite) ; aussi bien de nos actes à l’époque à laquelle nous avions le bonheur de marcher avec cette majorité, que de nos actes depuis l’époque à laquelle no[u]s avons la douleur de nous voir séparés d’elle.

Accusez les ministres, accusez plus haut encore, si vous croyez que cela soit possible ; mais, je vous l’ai dit et je vous le répète, le discours de l’autre jour, en même temps qu’il produisait tant de faits qui seraient de la plus haute gravité, s’ils étaient véritables...

M. Jules de Lasteyrie. Ils sont vrais et je les prouverai tous. (Mouvements divers.)

M. Le président. Ceux qui voudraient accuser doivent mieux comprendre que d’autres le droit et la liberté de la défense.

M. le ministre de l’intérieur. Mais ceux qui voudraient accuser comprennent très-bien qu’en leur disant d’accuser, je ne leur conteste pas le droit de prouver, car c’est assurément la meilleure manière de les mettre à même de prouver, de les interpeller de prouver, de les mettre dans l’obligation de prouver ; vous voyez que je suis net et franc. (Vive approbation dans une partie de la droite.)

M. Lacaze. Il fallait parler comme cela le premier jour.

M. le ministre de l’intérieur. Eh bien, je dis : ce ne peut pas être tant qu’on n’aura pas prouvé, et on ne l’a pas fait jusqu’ici ; ce ne peut pas être parce qu’on aurait enlevé le défenseur de l’Assemblée par la révocation de l’honorable général Changarnier, que nous pouvons être exposés à ce blâme et à ces attaques ; parce que, je l’ai dit, l’Assemblée n’a pas besoin de défenseur, parce qu’elle n’a pas d’ennemis, pas d’adversaires ; comme on le disait dernièrement, elle n’a pas besoin d’armée parce qu’elle n’a pas d’ennemis.

L’honorable M. Berryer disait hier, relativement à la révocation du général Changarnier, que notre tort, c’était d’avoir scindé, d’avoir rompu l’accord de la majorité. Non, messieurs, je ne crois pas que ce soit là ce qui a scindé la majorité. La majorité, elle a été compacte, grâce au ciel ; la majorité, elle a marché d’un pas ferme avec le pouvoir exécutif dans la voie de l’ordre et des améliorations, tant que la majorité, toute la majorité n’a pensé qu’au rétablissement de l’ordre ; mais il est arrivé un moment où cette cohésion de la majorité a dû nécessairement cesser d’exister, et ce moment, c’est celui où un homme, comme l’honorable M. Berryer, a cru pouvoir, a cru devoir loyalement venir à cette tribune faire les déclarations qu’il a faites hier.

Oh ! La cohésion de la majorité, cette réunion d’opinions devenues si diverses, d’opinions qui se manifestent si différemment, ce n’est pas nous qui l’avons rompue ; elle a été rompue le jour où l’on ne s’est pas borné à la reconstitution du présent, mais où on a pensé à un avenir qu’on désirait prochain, dans les limites de la constitution, sans doute, mais qu’on désirait aussi prochain que possible. Ce n’est donc pas nous qui avons rompu la majorité, qui avons amené son déchirement. La majorité s’est rompue parce que, formée dans un moment de danger et de péril, dans un moment où ce n’était pas trop de toutes les forces de la majorité pour lutter contre ce qu’elle considérait alors comme l’ennemi commun, la majorité s’est elle-même scindée, lorsque certaines fractions ont manifesté des vœux et des espérances qui commençaient à perdre cette patience qu’ils avaient montrée d’abord. (Très-bien ! très-bien !) C’est donc une autre raison qui fait que l’honorable général Changarnier est si profondément regretté par certains membres de la majorité ; et ici, que l’honorable général Changarnier ne croie pas, je l’ai déjà dit l’autre jour, inutile de le répéter aujourd’hui... (Interruption. — Rumeur.) Attendez, vous ne savez pas ce que je veux dire. Que l’honorable général Changarnier, qui a demandé à me répondre, ne croie pas qu’il était dans mon intention de l’attaquer. Mais voici ce que je voulais dire avant, voici ce que je dirai après.

Je dis, messieurs, que par l’importance exceptionnelle de son commandement, par la situation exorbitante, je l’ai dit l’autre jour et je le répète aujourd’hui, que la continuation de ce commandement lui avait donnée, exorbitance qui avait fait de lui un troisième pouvoir, l’honorable général Changarnier, sans qu’il le voulût, sans qu’il le sût, malgré lui (je ne dis pas cela pour le besoin de la position actuelle, je l’avais écrit), malgré lui, était devenu le point de mire et l’espérance des différents partis.

A gauche et à droite. C’est vrai !

M. le ministre de l’intérieur. Tous ceux qui, comme l’honorable M. Berryer, à des points de vue différents, regardent notre état actuel comme transitoire ou précaire, s’étaient habitués à penser que, lorsque viendrait le jour où la France serait appelée à délibérer sur ses destinées, l’influence politique de l’honorable général, l’influence que son grand commandement lui donnait, placée dans l’un des plateaux de la balance, pèserait puissamment, lourdement en faveur du parti...

Plusieurs membres à droite et à gauche. C’est vrai ! (Agitation.)

M. le ministre de l’intérieur. ... Que cette influence, car je n’ai pas fini ma phrase, et je tiens à la compléter, que cette influence ferait pencher la balance en faveur du parti auquel et sa conscience et ses affections l’auraient rattaché.

Voilà ce que je dis ; voilà sur quoi j’appelle les réflexions de toute cette Assemblée. Selon nous, c’est là la véritable cause de cette animation qui s’est produite chez certains hommes.

Un membre. Ah !

M. le ministre de l’intérieur. Ce n’est pas votre avis, mon Dieu ! Hier, M. Berryer a dit bien des choses qui n’étaient pas du goût de tout le monde ; il a été franc, je veux l’être aussi.

M. de Ségur d’Aguesseau et un grand nombre de membres. Très-bien ! très-bien ! (Agitation et rumeur prolongées.)

M. Le ministre de l’intérieur. Eh bien, messieurs, nous n’avons pas cru devoir, ni pouvoir permettre que cette influence, qui n’est pas dans la constitution apparemment, que cette influence se perpétuât, se consolidât, se fortifiât par sa durée, et nous avons voulu que, pour le jour de la grande délibération nationale, qu’on me permette de le dire, le terrain constitutionnel fût complètement déblayé, et que la volonté nationale pût se faire jour, sans aucun obstacle, sans aucune difficulté. (Vif assentiment sur un grand nombre de bancs. — Rumeurs sur quelques autres.)

Voilà, messieurs, ce que nous avons voulu, voilà le côté grave, politique de la question sur laquelle vous êtes appelés à délibérer. Nous pensons, nous continuons, quant à présent, à penser que la mesure que nous avons prise ne pourra être désapprouvée par aucun de ceux qui sont réellement et sincèrement partisans de la souveraineté nationale.

M. le général le Flo. Vous l’avez pensé trop tard.

Un membre. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

M. le ministre de l’intérieur. l’honorable général le Flo nous adresse un reproche qui peut être fondé, mais auquel je répondrai que si nous avons tardé trop longtemps, ce n’est pas une raison pour qu’on trouve que nous ayons eu tort de faire aujourd’hui ce que nous aurions dû faire plus tôt. (Rires approbatifs.)

M. le général le Flo. Vous avez mal saisi ma pensée....

M. Le président. Vous n’avez pas la parole, n’interrompez pas !

M. le général le Flo, au fond de la salle. J’ai dit que c’était trop tard, au point de vue où se place M. le ministre ; pour moi, c’est encore trop tôt ; et pour le pays, c’est encore trop tôt aussi. (Approbation sur plusieurs bancs.)

M. le ministre de l’intérieur. Je comprends très-bien cela. L’honorable général le Flo dont j’avais mal saisi l’interruption, pense qu’il est trop tôt ; mais il admettra que j’avais pu penser, surtout à la distance qui nous sépare, que la première partie de sa phrase voulait dire « trop tard, » et il était d’autant plus naturel que je le pensasse que, si ce reproche ne nous était pas adressée par l’honorable général, il nous a été adressé par d’autres qui se le rappelleront. On m’a dit « trop tard ! » Eh bien, ce n’est pas à M. le général Le Flo, mais à ceux-là que j’aurai répondu que, si la mesure était bonne, constitutionnelle, politique, il n’était pas trop tard de le faire. Il n’est jamais trop tard de faire ce qui est bien. (Très-bien ! très-bien !)

Voilà, messieurs, les explications qui, j’en étais malheureusement convaincu, ne pouvaient plaire à tous ceux auxquels j’avais l’honneur de les donner, mais les explications que j’ai voulu, à raison de la netteté que ce débat a prise hier, que j’ai voulu porter à cette tribune, aussi nettes, aussi formelles, aussi précises que cela m’a été possible.

Maintenant, messieurs, après vous avoir donné ces explications, permettez-moi de vous dire quelques mots, non moins francs et non moins nets, sur ces voyages dont on a parlé hier et avant-hier... (Ah ! ah !), sur les voyages de Wiesbaden et de Claremont. Nous n’avons pas cherché ce débat, il est venu nous trouver ; nous ne reculerons pas devant lui.

Je comprends, et tous les hommes de cœur ont compris comme moi par quel sentiment généreux des hommes honorables ont été entraînés à Claremont pour porter un dernier adieu à un monarque infortuné qu’ils avaient aimé, et qui les avaient honorés de sa bienveillance ; je comprends cela. Je comprends mieux encore, s’il est possible, qu’après la mort de ce monarque ils soient allés auprès de sa famille porter leurs consolations, et mêler leurs larmes à celles de cette famille. Je le répète, il n’est pas un homme de cœur qui ne puisse comprendre cela... (Très-bien ! très-bien !) et, permettez-moi de vous le dire, puisqu’on a fait intervenir si souvent le Président de la République dans ce débat, il l’a compris mieux que personne.

Il y a ici un honorable membre qui, envoyé comme ambassadeur en Angleterre, et connu pour avoir eu jadis des relations avec la famille d’Orléans, a reçu de la bouche de M. le Président cette communication : « Quoi que vous soyez l’ambassadeur de la République, je ne crois pas que personne puisse trouver mauvais que vous, qui avez eu l’honneur d’être admis jadis dans l’intimité de la famille d’Orléans, vous alliez lui présenter vos hommages et vos respects. » (Très-bien ! très-bien !)

A un autre membre de cette Assemblée, et qui, par un sentiment de haute convenance, avait cru devoir, avant d’aller à Claremont, prendre congé de M. le Président de la République en lui disant quel était le but de son voyage, M. le Président de la République a répondu par une approbation complète.

Vous le voyez, messieurs, le voyage de Claremont, ces visites individuelles de sympathie privée qui n’avaient rien de politique, personne ne les a blâmés, personne ne pense à les blâmer.

Et voulez-vous me permettre, messieurs, de vous en dire davantage ?

Un des hommes les plus éminents qui aient donné à cette illustre famille ce témoignage de sympathie profonde me faisait l’honneur, il y a quelque temps, dans une conversation familière, à une époque où il voulait bien m’honorer de quelque bienveillance, et peut-être de quelque estime, de me dire :

« On parle quelquefois du voyage de Claremont. Je voudrais bien avoir l’occasion de m’expliquer sur ce voyage, je dirais : Oui, je suis allé à Claremont, je suis allé voir le roi que j’avais aimé, que j’aimais encore, et qui m’avait témoigné tant de bonté. Je suis allé à Claremont ensuite pour saluer une auguste veuve et pleurer sur une des plus grandes et des plus augustes misères des temps modernes.

« J’ai eu l’honneur, me disait-il encore, de m’asseoir entre la duchesse d’Orléans et le comte de Paris. Mais à Claremont il n’y avait ni roi de France, ni roi des Français. Si ces titres eussent été pris ou donnés, respectueux envers la loi de mon pays, je me serais immédiatement retiré, ne pouvant pas reconnaître une royauté qui n’était pas reconnue par la loi de mon pays. » (Très-bien !)

Voilà, messieurs, un beau et noble langage. Il s’est gravé dans mon cœur, et j’espère que l’honorable membre auquel je fais allusion, ne me reprochera pas de l’avoir rendu public.

M. de Mornay. Il était absurde en vous disant cela ! (Exclamations bruyantes et prolongées.)

M. Le président. L’observation de M. de Mornay est essentiellement inconvenante.

M. Le ministre de l’intérieur. Je n’ai rien à répondre à l’interruption...

Quelques membres au centre. On proteste contre.

M. Le ministre de L’intérieur.... Si ce n’est qu’elle m’afflige profondément et qu’elle me fait regretter, je le dis bien haut et bien franchement, ce qui apparemment a été une indiscrétion de ma part quand je vous ai raconté tout à l’heure les paroles si nobles que j’avais entendues et qui s’étaient gravées dans mon souvenir.

M. de Mornay, se levant. J’ai un mot à dire. (Non ! non !)

M. Le président. Cela ne vous regarde pas personnellement ; ce n’est pas vous qu’on a voulu citer.

(M. de Mornay se lève de nouveau ; de nouvelles réclamations le forcent à se rasseoir.)

M. Le ministre de l’intérieur. Voilà, messieurs, mon sentiment sur les voyages de Claremont.

M. Béchard. Nous voyons bien venir votre pensée.

M. Le ministre de l’intérieur. Elle n’est pas difficile à deviner.

M. Béchard. Nous connaissons vos pensées.

M. Le ministre de L’intérieur. Si vous ne les [p.183] connaissiez pas jusqu’ici, monsieur Béchard, vous allez les connaître...

M. Béchard. Il y a longtemps que nous les connaissons.

M. Le ministre de l’intérieur. Vous avez raison de dire que vous les connaissez, je ne les ai jamais cachées, mais vous allez les connaître mieux encore.

M. Béchard. Ce sont des manœuvres pour nous diviser. (Vives rumeurs.)

M. Le ministre de l’intérieur, avec force. Manoeuvres pour diviser !...

Plusieurs voix à droite. Oui ! Oui !

M. Le ministre de l’intérieur. C’est une insolence que je repousse !... C’est une insolence ! ai-je dit... (Agitation générale.)

M. Morin. Ce n’est pas à la tribune que sont les manœuvres, c’est ailleurs.

(M. Béchard se lève pour répondre.)

M. Le président. Monsieur Béchard, vous n’avez pas dû interrompre, surtout pour dire que ce sont des manœuvres. Il y a une manœuvre qui est possible, c’est d’abjurer ces divisions et de s’unir pour le bien du pays.

M. Béchard. C’est ce que nous voulons ; nous ne demandons que cela.

M. Le président. Voilà ce qu’il y a à faire. Ecoutez ; chacun répondra.

M. Chapot. Monsieur le président, si vous blâmez le mot manœuvres, vous devriez blâmer le mot insolence. L’un n’est pas plus parlementaire que l’autre.

M. Le président. C’est vrai ; on n’a été parlementaire ni d’un côté ni de l’autre ; mais le ministre a été provoqué. (Rires et chuchotements sur les bancs supérieurs de la gauche.)

M. Legros-Devot, se tournant vers la droite. Voyez, messieurs, les joies de la montagne !

Une voix sur les bancs inférieurs de la gauche. Le ministre est dans le vrai aujourd’hui.

(Le calme se rétablit.)

M. Le ministre de l’intérieur. Je regrette d’autant plus l’interruption non parlementaire dont j’ai été l’objet, qu’elle m’a entraîné moi-même à une réponse qui n’est pas parlementaire non plus, à un mot que, pour ma part, je retire immédiatement, et comme représentant, et comme ministre. (Très-bien ! très-bien !) M. le président a eu raison de dire que ni l’un ni l’autre de l’honorable membre et de moi n’avions été parlementaires, mais il avait raison d’ajouter que j’avais été provoqué. Dans tous les cas, j’ai dit et je répète du haut de cette tribune que je retire l’expression dont je me suis servi. (Très-bien ! très-bien !) Ce n’est pas moi qui, spontanément et de mon initiative personnelle, manquerais à ces égards que, tout à l’heure, j’étais obligé de réclamer pour moi-même.

Je disais, messieurs, que j’aurais compris que des sentiments analogues à ceux qui avaient entraîné à Claremont des honorables membres auxquels je faisais allusion, eussent aussi entraîne ailleurs, à Wiesbaden, d’autres membres non moins honorables sans doute ; mais je suis obligé de dire, parce que c’est la vérité, selon moi, et vous êtes là pour me démentir, qu’il y a entre ces deux actes une différence, une différence essentielle.

N’y avait-il pas, à Wiesbaden, le prince dont parlait hier M. Berryer, et dont il disait, et ses amis le reconnaissent, qu’il porte en lui le principe qui a, pendant une longue suite de siècles, réglé en France la transmission de la souveraineté publique ? N’y avait-il pas là ce prince qui, ainsi que le disait encore l’honorable M. Berryer, ne pourrait rentrer en France sans y être immédiatement le premier des Français, le roi ? »

M. Léo de Laborde. C’est vrai ! (Exclamations.)

M. Le ministre de l’intérieur. Je ne vous dis pas non.

M. de la Rochejaquelein. La distinction est juste. C’est la vérité !

M. Le ministre de l’intérieur. Encore Une fois, je ne dis pas non ; je ne blâme les opinions ni la conduite de personne ; j’explique ma pensée, et l’honorable M. Léo de Laborde, en me disant que c’est vrai...

M. Schelchoer. C’est très-plaisant !

M. Le président. N’interrompez donc pas ! Ce qui n’est pas plaisant, ce sont les interruptions.

M. Le ministre de l’intérieur. ... L’honorable M. Léo de Laborde, en me disant que cela est vrai, confirme précisément la distinction que, loyalement, je cherchais à établir. Et puis, d’ailleurs, les voyages de Wiesbaden ont-ils donc été, comme d’autres, individuels ? Ont-ils été l’expression de sympathies privées, personnelles ? N’avons-nous pas vu sur les journaux, qui apparemment ceux-là ne sont pas écrits sous nos inspirations, le récit de ces pèlerinages que l’on avait cherché à diriger vers Wiesbaden ; le récit de ces gens que, tantôt de la Bretagne, tantôt des différentes parties de la France, de Paris même, ouvriers, artisans, laboureurs, on avait cherché à entraîner à Wiesbaden, apparemment pour faire une démonstration politique ? Est-ce qu’à Wiesbaden il n’y avait pas une espèce de cour ? Est-ce qu’à Wiesbaden il n’y avait pas aussi des banquets ? Est-ce qu’à Wiesbaden il n’y avait pas des délibérations politiques (Rumeurs à droite), des délibérations politiques desquelles est sorti je ne sais quel comité, que vous connaissez tous, et dont, apparemment, il n’est pas difficile de deviner la portée et les fonctions ?

Est-ce que rien de semblable s’est passé à Claremont ? Est-ce qu’il n’y a pas là, messieurs, une différence essentielle entre les manifestations politiques qui se sont faites d’un côté, et les manifestations purement sympathiques, nous devons le croire, parce qu’on nous l’a affirmé, et parce que les faits parlent par eux-mêmes, et les manifestations purement sympathiques qui ont entraîné quelques individus isolés du côté de Claremont ? Il y a une différence, une différence énorme, que, sans aucune pensée que je fusse intéressé à dénier, j’ai dû signaler à cette tribune.

Eh bien, messieurs, ces démonstrations politiques, nous ne les regrettons pas. Mon Dieu ! Nous sommes dans un temps où chacun, grâce à la liberté dont nous jouissons, peut manifester ainsi ses opinions...

M. Savatier-Laroche. Moins les républicains.

M. Le ministre de l’intérieur. Où, non-seulement on peut aller à Wiesbaden, où, non-seulement, on peut faire partie de tel ou tel conseil, mais encore, où l’on peut venir à cette tribune le dire, le dire bien haut, comme je le disais moi-même en commençant mes observations... Mais, quand vous nous parliez de division de la majorité, et quand je vous disais que ce n’était pas par nous que cette division avait été Provoquée, quand je vous disais que cette division était la conséquence de faits que nous déplorons profondément, mais de faits dont nous ne pouvons pas être responsables, qui avaient une gravité bien autre que tous les actes qu’on pourrait nous reprocher, je crois, messieurs, que je vous disais la vérité, la vérité vraie, pour me servir d’une expression employée dans votre dernière séance. (Très-bien ! très-bien !)

Je n’admets pas toutefois, comme semblait un moment l’admettre hier l’honorable M. de Lamartine, que ces démonstrations aient pu exciter, provoquer des représailles de la part d’opinions contraires. Non, messieurs, nous n’avons jamais voulu, nous ne voudrons jamais, entendez-le bien, les représailles anticonstitutionnelles, et nous sommes restés, quant à nous, fermes, nous en avons la conviction, sur le terrain de la constitution. (Très-bien !) Savez-vous pourquoi, messieurs ? Hé ! Mon Dieu, je vais vous le dire encore avec la même franchise. Nous ne redoutons pas ces manifestations monarchiques ; nous ne les redoutons pas, forts que nous sommes de nos bonnes intentions et du sentiment national. (Très-bien ! très-bien !)

Il y a, messieurs, deux choses dont nous ne voulons pas ; je me trompe, il y a trois choses dont nous ne voulons pas. Nous ne voulons pas d’une restauration monarchique ni pour la branche aînée ni pour la branche cadette, et la troisième chose dont nous ne voulons pas, c’est une restauration impériale.

À gauche. Très-bien ! très-bien !

M. le ministre de l’intérieur. Le pays, messieurs, le pays est fatigué, effrayé de ces restaurations qui se détruisent les unes les autres, et qui, un peu plus tôt, un peu plus tard amassent des ruines nouvelles sur des ruines déjà amoncelées...

M. Denjoy. Et des inimitiés nouvelles !

M. le ministre de l’intérieur. Et des inimitiés nouvelles, vous avez raison. (Mouvements divers.)

Je ne sais, messieurs, ce que l’avenir réserve à la France, mais je vous rappelle, permettez-le moi, cette phrase du message : « Que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d’une grande nation. » (Très-bien ! très-bien !)

Nous sommes intimement convaincus que, quant à présent, il n’y a de salut pour la France que sur un terrain nouveau, que dans un Gouvernement nouveau, le Gouvernement actuel, le Gouvernement républicain (Marques d’approbation à gauche) ; que dans un gouvernement qui, comme on l’a dit avec grande raison, et comme on devrait le dire encore, est celui qui nous divise le moins, parce que c’est celui auquel peuvent se rallier les gens honnêtes de tous les partis, sans faire le sacrifice d’aucune de leurs convictions personnelles. (Approbations sur les bancs inférieurs de la gauche.) C’est sur ce terrain légal et constitutionnel que nous faisons appel aux bons citoyens de tous les partis. N’est-il pas à espérer, enfin, qu’en dehors des anciens partis, un parti nouveau se formera, n’ayant ni souvenir, ni espérance, ou du moins n’ayant d’autre souvenir que celui des maux que tant de révolutions ont causés à notre pays (Très-bien !), n’ayant d’autre espérance que celle de maintenir, en l’améliorant, dans la forme légale, la constitution de 1848 (Très-bien !), de fonder un gouvernement qui assure tous les droits, et qui réponde à tous les intérêts ? (Très-bien ! très-bien !)

On nous avait demandé quelle était notre politique, nous avons répondu d’abord en deux mots : que c’était la politique du message. Cette politique, nous venons de la développer franchement, loyalement, complètement ; nous avons l’espérance qu’ici, et dans le pays, la majorité se joindra à cette politique constitutionnelle. (Marques nombreuses et très-vives d’approbation sur un grand nombre de bancs.)

M. le général Changarnier paraît à la tribune. (Marques générales d’attention.)

M. le général Changarnier. Messieurs, lorsque le gouvernement qui a précédé celui de M. le Président de la République a établi mon quartier général aux Tuileries, cinq partis divisaient, et, malheureusement, divisent encore la France : les républicains modérés, les amis de la monarchie de tradition, les amis de la monarchie conventionnelle, les démagogues, qui se désignent sous d’autres noms, enfin les hommes qui veulent la dictature impériale, même sans la gloire, même sans le génie de l’homme immortel dont l’univers s’entretient encore. (Mouvement.)

Je n’ai voulu être et je n’ai été l’instrument d’aucun de ces partis. (Très-bien !) J’ai voulu ce que voulaient tous les hommes honnêtes, j’ai voulu l’exécution des lois, le maintien de l’ordre, la reprise des transactions commerciales, la sécurité de cette grande cité, la sécurité de la France entière, et j’ai l’orgueilleuse satisfaction d’avoir un peu contribué à vous donner ces biens. (Applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs de la droite et du centre.)

Malgré d’odieuses insinuations, propagées par l’ingratitude, je n’ai favorisé aucune faction, aucune conspiration, aucun conspirateur (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) ... et les deux partis que je vous signalais les derniers m’ont voué des haines bien méritées ! Et qui, pour mon honneur, survivent à ma chute !

A droite et au centre. Très-bien ! très-bien ! — (Bravos et applaudissements.)

M. le général Changarnier. J’aurais pu devancer cette chute par ma démission, qui eût été bien accueillie ; mais ceux qui ont cru que j’aurais dû la donner sont-ils bien sûrs que ma présence aux Tuileries ne leur ait pas été utile ? (Sensation.)

Messieurs, mon épée est condamnée à un repos, au moins momentané, mais elle n’est pas brisée (d’une voix émue), et si un jour le pays en a besoin, il la retrouvera bien dévouée et n’obéissant qu’aux inspirations d’un cœur patriotique et d’un esprit ferme, très-dédaigneux des oripeaux d’une fausse grandeur. (Marques bruyantes et prolongées d’approbation. — Vive émotion. — L’orateur, en retournant à son banc, est salué par deux salves chaleureuses d’applaudissements partis de bancs de la droite et du centre. — Plusieurs membres viennent à son banc lui serrer la main. — Vive et longue agitation. — La séance demeure suspendue pendant un quart d’heure.)

M. Le président. La parole n’était pas à M. de Lasteyrie ; elle était à M. de Mornay, qui la cède à M. Thiers.

(M. de Mornay s’approche de la tribune, occupée par M. Thiers, et réclame vivement son tour de parole.)

M. Thiers, au milieu du bruit. Je n’usurpe la place de personne ; je vous cède volontiers la parole si l’Assemblée y consent.

Voix diverses. Non ! Non ! M. Thiers !

(M. Thiers cède la tribune à M. de Mornay.)

M. de Mornay. Messieurs, dans la séance d’hier, j’avais demandé la parole pour répondre à l’honorable M. Flandin et à l’honorable M. de Lamartine ; mais je comprends en ce moment l’impatience légitime que doit avoir l’Assemblée d’entendre M. Thiers ; je comprends également les droits incontestables que lui donne son talent...

Quelques voix à l’extrême gauche. Oh ! Oh !

M. de Mornay. Je suis donc tout disposé à lui céder la parole. Sans souscrire à l’avance à tout ce qu’il dira, je m’incline seulement devant son talent ; mais que l’Assemblée me permette de lui donner l’explication nécessaire de l’expression qui m’a échappé en entendant M. Baroche rapporter la conversation qu’il avait eue avec un éminent personnage revenant de Claremont. (Marques d’attention.)

En me servant du mot absurde, qui n’est pas parlementaire, j’en conviens, c’était, à mon sens, je le dirai, dans la vive émotion que j’éprouvais, l’expression peut-être la plus modérée dont je pouvais me servir pour rendre ma pensée... (Hilarité prolongée.)

Je ne saurais, en effet, m’expliquer comment, quand on a l’intention d’aller honorer le malheur, on pourrait, en l’abordant, en s’approchant de lui, lui demander son nom, son étiquette, le titre qu’il entend prendre. Quant à nous, messieurs, lorsque nous honorons le malheur, lorsque nous allons lui porter le tribut de nos souvenirs et de nos respects, nous le prenons tel qu’il est, comme il est, et dans les conditions où les circonstances l’ont placé. (Interruption.)

Quelques membres. Assez ! Assez !

M. de Mornay. J’ai, en général, l’habitude de dire toute ma pensée ; on sait que je suis court ; je demande qu’on m’écoute jusqu’au bout.

Je termine en disant que nous ne nous sommes jamais permis de venir demander à MM. les ministres eux-mêmes comme à tous ceux qui vont à l’Elysée, si, alors qu’ils portent leurs hommages au Président de la République, ils emploient, en lui adressant la parole, les expressions de prince, de monseigneur ou d’altesse impériale, tous titres proscrits par la constitution.

Plusieurs membres. Très-bien ! très-bien ! — Rires ironiques et exclamations diverses.

M. Le président. La parole est à M. Thiers.

M. Thiers. Messieurs, je puis, comme le disait, ces jours derniers, l’un de nos jeunes collègues, je puis affirmer que c’est avec un profond regret que je monte à cette tribune. Membre de cette majorité qui n’a cessé de soutenir le pouvoir, quelle que fût sa forme, quelles que fussent ses dépositaires, j’éprouve, à me séparer aujourd’hui du Gouvernement, un véritable chagrin ; mais, vous le reconnaîtrez, après ce qui a été dit, après les provocations directes qui ont été adressées, soit à moi, soit à mes amis, le silence serait inexplicable, il serait la désertion d’un devoir sacré.

Oui, messieurs, nous avons essayé de faire une majorité, nous avons essayé de la fonder, non pas sur l’oubli des souvenirs, il faudrait abolir le cœur humain pour effacer les souvenirs, mais sur l’oubli de nos préférences individuelles, pour incliner tous notre tête devant la loi du pays, devant son vœu devenu constitution. Sans doute il nous en a coûté, mais nous avons fait tous nos efforts, nous avons espéré y avoir réussi. Permettez-moi de vous le dire, c’est avec étonnement, avec douleur, que je vois le Gouvernement lui-même, achever, s’il est possible, la destruction de cette majorité, en la prenant individuellement, en l’interpellant et en lui disant que c’est elle qui a brisé le faisceau... (Approbation à droite.) Le faisceau, savez-vous qui l’a brisé ? Ce sont ceux qui, les premiers, ont montré cette préférence dont nous nous étions promis de faire le sacrifice. (Nouvelle approbation.) La question est là tout entière. Oui, il y a plusieurs partis, malheureusement, grâce au passé, qui divisent la France. Quel est le premier qui, par des actes sérieux, appréciables, ayant une vraie portée politique pour les hommes sensés ; quel est celui qui le premier a manifesté ses préférences, a montré qu’il ne savait pas sacrifier à l’intérêt réel, profond, incontestable du pays, ou ses instincts ou ses désirs ?

C’est ce que je viens examiner ; il le faut pour que le pays soit éclairé. Spectacle inouï ! Je commence à être vieux dans la carrière parlementaire et politique, eh bien, je n’avais pas encore vu le pouvoir accusant la majorité.

Nous sommes les uns et les autres, devant le pays, dans une situation bien grave et qui me remplit, pour ma part, d’une profonde tristesse ; eh bien, il faut que la vérité soit dite entière, complète.

Mais soyez-en convaincus, et j’espère que vous attendez de ma part cette vérité, en la disant tout entière, je la dirai avec un respect profond pour les pouvoirs établis. (Mouvement.)

Messieurs, je vais poser la question comme je la conçois, et vous verrez sur le champ tout l’ensemble des développements que je me propose de vous donner.

Lorsque l’élection du 10 décembre a appelé M. le Président de la République au poste élevé qu’il occupe (et nous y ayons contribué pour notre part), nous ne nous sommes pas dissimulé que si le nom de Napoléon donnait dans les circonstances une grande et utile force au pouvoir, ce nom cependant pouvait être, dans un avenir plus ou moins rapproché, l’occasion de prétentions dangereuses, et voilà l’engagement que nous avons pris avec nous : cet engagement a été de le soutenir comme pouvoir, de le soutenir sans réserve, et de lui donner comme pouvoir tout ce qui était nécessaire pour le rétablissement de l’ordre et pour le développement de la prospérité du pays, et quand ces prétentions, auxquelles nous nous attendions, paraîtraient, de leur résister dans les limites de nos devoirs.

Eh bien, avons-nous tenu cet engagement ? Je me hâte de le dire tout de suite : Oui, nous l’avons tenu sur un point ; oui, nous avons tout donné, tout ce qu’on pouvait nous demander pour le pouvoir. Quant aux prétentions, permettez-moi de vous le dire, je ne calomnierai pas, je ne manquerai de ménagements envers personne, nous ne les avons pas arrêtées dès que nous les avons vues paraître. La paix publique nous a arrêtés longtemps. Je vais m’expliquer d’une manière complète. (Ecoutez ! écoutez !)

Vous le voyez, messieurs, ce que j’ai à dire est bien grave, et je vous supplie, non point pour moi, mais pour le sujet, pour le pays, de ne point m’interrompre, de ne pas faire faillir ma parole, qui pourrait faillir même quand ma pensée ne l’aurait pas voulu.

Je me sens, au moment où je parle, plus qu’à aucune époque de ma vie, devant le pays, devant l’Europe. Je ne voudrais pas dire un seul fait qui pût être infirmé comme vérité ; je ne vous dirai ici que des choses que personne ne pourra contester, et j’espère qu’avec ces choses incontestables, la vérité se fera complète et que le pays jugera où sont les torts, s’ils sont dans les rangs de la majorité ou s’ils sont au pouvoir.

Nos relations avec le Gouvernement, je vais les faire connaître. Accordez-moi un peu de patience.

Le jour où la révolution du 24 Février s’est faite, j’ai dit à mes amis, j’ai dit à d’anciens adversaires qui sont venus me consulter le 25 février : « Il ne faut émigrer ni au dehors ni au dedans ; restons, quels que soient les périls, au poste où la confiance du pays nous appellera ; défendons l’ordre, défendons tout ce que nous avons cru dans tous les temps, mais oublions nos sentiments personnels ; et le pouvoir nouveau qui va s’élever, soutenons-le. »

Appelé ici, dans l’assemblée constituante, quelques jours après la journée du 15 mai, j’ai voté pour M. de Lamartine, pour M. Ledru-Rollin ; lorsque déjà la combinaison qui allait les renverser se préparait, nous votions encore pour eux. Lorsque le combat portait M. le général Cavaignac au pouvoir, nous avons voté avec lui, pour lui, avec plus de plaisir, parce que, sans partager nos opinions, il s’en rapprochait davantage ; nous l’avons soutenu sans réserve dans sa politique extérieure, dans son administration, dans tous les actes de son gouvernement. Nous nous en sommes séparés un seul jour, le jour où il a fallu constituer le pouvoir exécutif ; et, comme là ont commencé nos relations avec le Gouvernement actuel, je demande la permission de dire quelques mots sur l’élection du 10 décembre et sur la part que nous y avons prise. (Mouvement d’attention.)

Je ne le dissimulerai pas, oui, lorsque l’élection du 10 décembre s’est préparée, mes amis et moi nous avons hésité ; nous n’étions pas aussi éloignés du général Cavaignac que ses amis le croyaient. Sur la politique étrangère, quelques dissentiments nous en séparaient ; il n’y avait rien d’absolu, car la politique du général Cavaignac était pour la paix ; mais sur la politique intérieure, des raisons fondamentales nous séparaient de lui.

Il fallait donc chercher un candidat dans d’autres rangs ; nous en avions un dans les nôtres, que la cruelle mort nous [p.184] a ravi. (Le nom du maréchal Bugeaud circule dans l’Assemblée.)

Mais la République nous en avait donné un : c’était le prince Louis-Napoléon, aujourd’hui Président de la République.

Permettez-moi ici une réflexion. Le parti républicain, qu’il me permette de le lui dire, par le désir de se séparer de ce qu’il appelait les pratiques de la monarchie, avait, par un sentiment que j’honore, rappelé l’une des maisons qui avaient régné sur la France avant le moment où cette générosité ne serait pas politique, c’est-à-dire avant celui où il pourrait les rappeler tous ; mais rappeler les princes de la maison de Bourbon, je le reconnais, c’était alors impossible. On a rappelé les princes de la maison Bonaparte ; dès cet instant, il n’y avait plus de choix possible ; les masses couraient vers le prince Napoléon !

Si nous avions voulu prendre dans les rangs du parti modéré, comme nos opinions nous en faisaient un devoir, un candidat, savez-vous ce que nous aurions fait ? Nous aurions divisé le parti modéré, et nous ne le voulions pas, nous le déclarons bien haut ; ce jour-là, a commencé le sacrifice de nos espérances à la grande union du parti modéré qui a toujours été notre loi depuis que nous sommes entrés ici.

Certes, messieurs, si nous avions été ce qu’une certaine presse, que je ne veux attribuer à personne, bien qu’il y ait quelqu’un en France à qui elle profite. (Sourires d’assentiment) ; si nous avions été ces ambitieux qui spéculent sur le règne d’une femme et d’un enfant, l’occasion était bonne pour nous emparer du pouvoir. (Rumeurs à gauche.)

Oh ! J’espère, messieurs, que vous me faites l’honneur de ne mettre sous le mot emparer du pouvoir que le sens véritable. (Oui ! oui ! — Le ministère !)

M. le Président de la République a fait l’honneur à moi et à quelques autres membres de cette Assemblée, de les appeler, de les consulter. Permettez-moi, ici, avec tout le respect que je dois au chef du pouvoir exécutif, d’exposer, en peu de mots, les conseils que nous avons toujours donnés.

Quant au choix des hommes, ne prenez pas, lui avons-nous dit, des hommes qui aient été longtemps au pouvoir et qui, pour y avoir été, sont en butte aux colères des partis. Prenez des hommes nouveaux, nouveaux au moins au pouvoir, non pas nouveaux dans le parlement ; vous en trouverez de talents éminents, de grande considération ; choisissez-les plutôt que nous. Et ce n’est pas la charge et la responsabilité que nous repoussons ; car nous serons à côté d’eux, pour en prendre tout ce qu’on doit en prendre, quand on ne veut pas effacer ceux qui sont au pouvoir. Tous les dangers seront communs entre eux et nous ; les luttes seront communes ; laissez-leur le titre, les avantages du pouvoir, s’il peut y en avoir aujourd’hui ; prenez des hommes nouveaux.

Quant aux choses, nos conseils peuvent être résumés en peu de paroles.

M. le Président de la République ne connaissait pas encore la France... (Légers murmures.) Je ne prétends pas l’offenser.

Voix nombreuses. Non ! Non !

M. Thiers. Pour qu’il la connût, il aurait fallu qu’il l’eût devinée, car il y arrivait. Il était préoccupé de deux idées : il était effrayé, et il y avait lieu de l’être, de l’ardeur extraordinaire des esprits ; et il se disait que, pour occuper cette ardeur, il fallait, ou une grande entreprise au dehors, ou quelque grande création populaire, qui, captivant les passions des masses, les attacherait au Gouvernement, il était tout simple, ayant à peine touché au sol, de se faire de ces idées.

Voici ce que nous lui avons dit : Une grande entreprise au dehors, c’est la guerre ; et la guerre, c’est la grande faute renouvelée après coup, et dans des circonstances cent fois moins excusables, de la politique impériale. Quel a été le grand mal que la politique impériale a fait à la France, tout en la comblant de gloire ? C’a été de coaliser l’Europe entière contre la France pendant trente années. Il se fait un travail de la nature, admirable pour nous, qui tend à dissoudre celle coalition ; si vous intervenez par les armes, vous allez la reformer à l’instant même, et les bienfaits qui vont résulter pour la France de ce travail de dissolution, vous allez les sacrifier à l’instant. C’est donc la paix qu’il faut, c’est la paix pour la France, et nous pouvons dire la paix pour l’humanité, car, en interrompant ce travail de la nature et ces mouvements de liberté, vous allez les pousser à une extrême démagogie, qui serait bientôt suivie d’un pouvoir absolu : ainsi, pour la politique de la France, pour l’humanité, la paix.

Quant à une grande création populaire qui pourrait séduire l’imagination des masses, voilà ce que nous, qu’on appelle les vieux hommes d’Etat, peut-être dominés par la routine, j’en conviens, voilà ce qu’ensemble nous avons dit au chef du pouvoir exécutif : La Providence ne tient pas en réserve de ces secrets merveilleux pour le jour où on a besoin d’un succès. Non, il n’y a pas de ces secrets merveilleux. Vous voulez distraire ce peuple des passions qui l’entraînent. Nous, dans notre humble et pratique savoir, nous vous disons ceci : Faites renaître la sécurité ! Et la sécurité, savez-vous quand vous avez réussi à la faire renaître véritablement ? C’est lorsque les deux circonstances que voici se produisent : lorsque les partis qui ont l’habitude d’attaquer le Gouvernement par la force, y renoncent, parce qu’ils ont le sentiment de ne le pouvoir plus, et lorsque je pays, se rassurant, se livre complètement au travail. Eh bien, le jour, avons-nous dit, où ce double sentiment se sera véritablement produit, où les partis comprendront qu’il ne faut plus attaquer le Gouvernement par les armes, où le pays sera certain qu’il ne peut plus l’être, vous verrez un développement d’activité qui vous étonnera, et ce peuple si ardent, retourné au travail, vous frappera par sa docilité.

Voilà ce que nous avons dit : Des hommes nouveaux, appuyés par nous sans réserve ; la paix au dehors ; au dedans, la sécurité, et puis plus tard, la sécurité rétablie, dans le calme des esprits, si la législation comporte d’utiles changements, véritablement efficaces, le repos, la paix, le temps, vous procureront les moyens de les introduire.

Eh bien, cette politique, permettez-moi de dire qu’à mon sens elle a produit ses fruits.

Je fais ce simple raisonnement : Ou c’est la Providence qui a si rapidement changé l’état du pays depuis deux ans, et alors les hommes n’y sont pour rien ; il ne faut en tenir compte ni au Gouvernement ni à la majorité ; mais, s’il faut en louer quelqu’un, sans élever une querelle d’auteur, permettez-moi de dire qu’il n’est pas juste, comme on l’écrit tous les jours, de dire que tout le bien vient d’un seul des pouvoirs de l’Etat, et que tout le mal vient de l’autre... (Légères rumeurs.)

Au banc des ministres. Nous ne disons pas cela !

M. Thiers. Messieurs les ministres ne le disent pas, je le sais ; comment pourraient-ils le dire ici, sur ces bancs, devant la minorité qui nous accuse de celle politique, devant la majorité qui l’a rendue obligatoire ? Comment pourraient-ils nier que cette majorité en soit le principal auteur ? Cela n’est pas possible. Mais on l’écrit ailleurs ; je ne vous en accuse pas, je constate toujours ce singulier phénomène d’une majorité soutenant le pouvoir, toujours attaquée par les organes du pouvoir.

Eh bien, nous avons tenu parole ; nous avons, dans cette voie, qui était la nôtre (nous ne pouvions pas soutenir le pouvoir et le pousser dans une autre voie que celle de nos convictions), nous avons soutenu le ministère sans réserve. Je n’ai, pour ma part, jamais fait pour les ministères dont j’ai fait partie, et partie peut-être point accessoire, jamais fait plus d’efforts que je n’en ai fait pour les ministres qui étaient assis sur ces bancs ; dans aucun temps je n’ai bravé autant de responsabilité, autant de choses pénibles que je l’ai fait, je le répète, pour les ministres qui étaient sur ces bancs.

Un jour, M. le Président de la République, trouvant peut-être que cette politique ne portait pas assez tôt ses fruits (il n’y en a aucune qui les porte dans six mois), usant de son droit constitutionnel, a changé le ministère, et il a accompagné ce changement du message du 31 octobre.

Ce message, messieurs, nous a profondément affligés ; il nous a affligés pour trois raisons.

La première, c’est qu’on renvoyait, je leur demande pardon d’employer le mot, des hommes qui avaient dignement, fortement représenté le pouvoir dans des temps difficiles, et qui, je crois, étaient plus capables que d’autres, dans le moment, de le soutenir encore avec la même force et avec la même dignité... (Très-bien ! très-bien !)

M. De Ségur d’Aguesseau. Des hommes dont la majorité était fort mécontente. (Dénégations et murmures sur les divers bancs de la droite et du centre.)

M. Thiers. Je ne sais pas, messieurs, qui peut être assez autorisé pour dire que la majorité en était mécontente. Ce que je sais, moi qui vivais dans ses rangs, c’est que la majorité les soutenait avec confiance et avec force, et qu’elle les a vus partir avec un grand regret et une grande estime.

Voix nombreuses. C’est vrai ! C’est vrai !

M. De Tréveneuc. Il y avait eu un vote de confiance quatre jours avant qu’ils ne partissent.

M. Thiers. Notre première raison, dis-je, c’était le regret de voir sortir du pouvoir si brusquement, d’une manière si étrange, des hommes qui avaient dignement et fortement représenté le pouvoir.

La seconde, la voici : nous étions désolés, je le dirai, de voir annoncer par ces paroles, que les hommes d’action arrivaient, de voir annoncer quelque merveille, quelque chose d’extraordinaire qui allait faire tout à coup le bien si difficile à faire, qu’on ne fait qu’avec le temps et les efforts. C’était prendre un redoutable engagement.

Notre troisième raison, vous le dirai-je, pardonnez-le à des hommes qui ont passé vingt ans dans les assemblées, et qui, malgré les profondes douleurs que depuis trois années ils ont éprouvées, ne se sont pas encore dégoûtés du gouvernement représentatif ; notre troisième raison de chagrin, c’était de trouver dans le message une sorte d’omnipotence, il faut le dire, qui nous prouvait que si les descendants de Napoléon se sont familiarisés avec les idées républicaines, ils ne s’étaient pas familiarisés encore avec les idées du gouvernement représentatif. (Très-bien ! — Rires.)

Qu’avons-nous fait ? Si nous avions voulu non pas être ce qu’on appelle tracassiers, mais seulement user des plus simples principes admis dans tous les pays libres, qui n’étaient pas contestes sous la monarchie, qui sont pratiques en Angleterre au point que personne n’oserait ni les nier, ni les contester, ni les attaquer, nous aurions été trouver ces hommes, ces hommes nouveaux qui arrivaient, et dont je ne veux contester ni le mérite, ni les services ; nous leur aurions demandé ce qu’ils étaient pour remplacer M. Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville. Nous ne l’avons pas fait. Nous aurions pu leur dire : « Vous n’êtes pas les hommes de la parole, vous êtes les hommes de l’action ; cette action extraordinaire que vous nous faites attendre, quelle est-elle ? »

Vous pensez qu’il suffit que des ministres aient la confiance du Président de la République, du Président tout seul. Nous aurions pu leur prouver que, dès qu’il y a une assemblée, quel que soit le pouvoir, il faut avoir la confiance de l’assemblée devant laquelle on a l’honneur de le représenter.

Qu’avons-nous fait ? Avons-nous élevé des comparaisons fâcheuses pour eux ? Leur avons-nous dit : Ne parlez pas, agissez ? Avons-nous réclamé le droit de toute assemblée libre d’exiger qu’on ait sa confiance ? Non ; nous sommes restés les appuis dociles, soumis du pouvoir ; pleins de regrets pour ceux qui sortaient, nous avons été trouver ceux qui arrivaient ; nous leur avons apporté notre concours, nous les avons soutenus comme les autres ; et, vraiment, si nous avions fait tout cela pour un intérêt personnel, nous aurions mérité toutes les expressions que les partis décernent à la soumission qui suit tous les pouvoirs.

Nous l’avons fait sans aucun intérêt, sans autre intérêt que celui de notre opinion ; c’en est un très-grand sans doute, mais très-avouable.

Eh bien, tandis que nous nous conduisions de la sorte, comment nous récompensait-on ?

Ce n’est pas que nous voulions attacher à ce fait une plus grande importance que celle qu’il mérite dans la discussion ; mais tandis que nous tenions cette conduite, au moment même commençaient les attaques de cette presse repentante qui trouve que les assemblées ont fait le malheur du pays, et qu’il n’y a qu’un pouvoir fort et peu contredit qui peut le sauver.

Les attaques personnelles, après vingt et quelques années de vie publique, je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous savons les supporter ; mais, je l’avoue, pour la première fois, depuis vingt et quelques années, sous la République, entendre dire que les assemblées parlementaires avaient tout perdu dans le pays, et qu’un pouvoir fort et peu contredit pouvait seul tout sauver, oh ! Cela me blessait profondément, et je n’étais pas le seul, tous mes amis ont partagé le même sentiment.

Eh bien, nous sommes-nous ralentis dans notre zèle ? Non, nous sommes restés tous ministériels dévoués.

Cette politique du message, cette politique toute personnelle, nous ne l’avons jamais dit, permettez-moi de le dire aujourd’hui, elle a bientôt porté ses fruits.

Savez-vous ce qui est arrivé ? Ce qui arrive toujours quand le pouvoir n’est pas aussi fortement représenté qu’il pourrait l’être : les esprits n’étant pas dirigés, ils tombent dans le vague, et du vague ils vont bientôt à l’aigreur. Cet état des esprits s’est révélé, savez-vous quand ? Dans les élections, dans ces élections qui ont si justement alarmé la France, non pas pour les deux collègues qu’elles nous ont donnés, mais surtout pour les opinions au nom desquelles elles semblaient être faites.

Comment ces élections se sont-elles produites ? Le parti démocratique était bien puissant à Paris, cependant où a-t-il trouvé l’appoint de sa majorité ? Qui l’a fait triompher ? Il l’a dit lui-même : une partie de la population moyenne de Paris qui était mécontente, et qui l’a aidé par la raison que je vous ai dite. A l’instant, l’émotion a été immense ; la France a été profondément émue.

Le danger lui a paru bien grand, et il l’était en effet. M. le Président de la République nous a fait alors de nouveau l’honneur de nous appeler auprès de lui ; et permettez-moi ici une réflexion.

Nous ne nous sommes permis, nous, membres de cette majorité, appelés quelquefois auprès du pouvoir exécutif, nous ne nous sommes permis d’y aller que quand on nous avait fait préalablement l’honneur de nous appeler ; non pas par une vaine susceptibilité, mais parce que nous savions que des conseils, même désirés, ne sont pas toujours suivis, et que des conseils non désirés seraient inutiles et peu dignes de la part de ceux qui les auraient donnés. Nous n’avons donc pas été des conseillers importuns, venant conseiller ceux qui ne voulaient pas l’être ; nous sommes venus quand on nous a fait l’honneur, dont nous sommes reconnaissants du reste, comme nous devons l’être, de nous appeler.

Dans ce moment de danger, M. le Président de la République nous a fait appeler de nouveau, et nous a demandé si, dans ce moment difficile et grave, il pouvait compter sur notre concours. Nous lui avons répondu avec empressement, comme si nous avions oublié le message du 31 octobre, que notre concours lui était assuré.

Vous vous rappelez tous que les imaginations étaient alors dans un grand état d’effervescence ; il n’est sorte de moyens qui ne fût alors proposé, et je me hâte de dire, moi, qui ne calomnie personne ni directement ni indirectement, que M. le Président de la République n’avait pensé à autre chose qu’à des moyens légaux. Quels étaient ces moyens ? Le danger s’étant produit dans les élections, ils étaient indiqués par le simple bon sens : ce ne pouvait être qu’une loi électorale. (Mouvement à gauche.) Nous l’avons faite.

M. Bourzat. C’est un crime ! (On rit à droite.)

M. Thiers. Il est bien clair, messieurs, que j’énumérais ici les actes de la majorité et pas ceux de la minorité ; dès lors, la minorité doit me permettre de penser comme je pense, et de considérer ces actes comme ils doivent l’être par un homme qui siège où je siège. (Oui ! oui ! - Parlez ! ) Je ne veux pas discuter, Dieu m’en préserve ! La loi électorale aujourd’hui ; mais enfin une loi électorale a été faite. Eh bien, M. le ministre de l’intérieur me disait, ces jours derniers : « Mais nous avons été avec vous dans tous les actes essentiels. » C’est vrai ! Permettez-moi, toutefois, de vous dire comment, les uns et les autres, nous avons été placés dans la loi électorale. (Mouvement d’attention.)

Nous avons soumis nos idées au Gouvernement. La loi électorale, qui a été apportée ici, il l’a trouvée excellente ; sauf des détails de rédaction, il n’y avait pas d’objection ; mais ce que le Gouvernement voulait, c’était que nous l’apportassions, nous, nous seuls. (Mouvement en sens divers.)

Messieurs, c’est une grande information qui se fait devant le pays ; ii faut que tous les faits soient connus, quand ces faits ne contiennent rien de calomnieux rien même d’irrespectueux ; car je ne voudrais même pas plus me rendre coupable de la seconde faute que de la première. (Parlez ! parlez !)

Nous avons dit au pouvoir : Oui, vous trouvez la loi bonne ; nous ne craignons pas, nous, d’en partager la responsabilité ; nous voudrions même la prendre pour nous tous seuls ; mais est-il possible qu’un acte aussi important que celui-là ne soit pas soutenu par les deux responsabilités, celle du pouvoir et celle de la majorité ?

M. Baroche, ministre de l’intérieur, de sa place. Les souvenirs de l’honorable M. Thiers ne sont pas exacts : nous n’avons pas voulu que la loi électorale fût présentée autrement que par le pouvoir. (Mouvements divers. - Bruit.)

M. Desèze. C’est une erreur !

M. Thiers. J’en demande pardon à l’honorable ministre de l’intérieur, je ne veux pas m’arrêter sur ces détails ; nous y reviendrons plus tard, s’il le veut, mais je crois que ce sont ses souvenirs qui le trompent. Deux de nos plus honorables collègues étaient présents à l’entrevue, et ils peuvent l’attester, nous avons dit au pouvoir : ou qu’il avait tort dans les élections, ou que c’était la loi électorale ; que, si c’était la loi électorale qui avait tort, il ne ferait pas son devoir s’il n’apportait pas une nouvelle loi à l’Assemblée. Nous avons consenti à en prendre la responsabilité, c’est-à-dire en instituant une commission qui préparerait la loi et de qui le Gouvernement la prendrait pour la présenter à l’Assemblée ; mais la question a été posée et débattue dans ces termes-là : on voulait que nous l’apportassions à nous tout seuls. (M. le ministre de l’intérieur fait un signe de dénégation.)

On trouvait la loi bonne, mais, qu’on me permette de le dire, on hésitait devant la responsabilité.

Quel a été l’effet de la loi ? Elle a eu un effet que, nous qui l’avons désirée, voulue, nous reconnaissons, et qui, je crois, lui a été reconnu par toute la partie du pays qui répond à nos sentiments : c’est que, du jour de sa publication, date le rétablissement de la sécurité dans les esprits. (Murmures à gauche.)

J’espère que, lorsque les honorables membres qui siègent de ce côté (la gauche) m’auront entendu, peut-être eux-mêmes ne contesteront pas ce que je vais dire.

Une opinion, fausse sans doute, mais une opinions s’était établie, que peut-être, à la production de cette loi, une attaque par les armes aurait lieu. L’attaque n’a pas eu lieu. J’en fais honneur à deux causes...

Voix à l’extrême gauche. A la sagesse du peuple d’abord.

M. Thiers. Parmi les hommes que cette loi a blessés, il y en eût qui eurent le sens de comprendre qu’au lieu de servir leur cause, ils la compromettraient par l’emploi de moyens illégaux. Leur bon sens a été, cette fois, écouté suffisamment pour que l’attaque n’eût pas lieu. Moi et mes amis, nous en faisons l’honneur non-seulement à cette cause, mais encore à une autre : à l’intrépide attitude de l’armée de Paris et de son illustre chef. (Vive approbation à droite et au centre.)

Ce chef, voici ce qu’il avait entrepris et ce à quoi il avait réussi.

Nous avions pu craindre, au milieu de l’agita extraordinaire des esprits, que la politique, s’introduisant dans l’armée, n’y affaiblît l’esprit militaire, il n’y a que deux idées politiques qu’il est bon de laisser introduire dans l’armée qui doivent y être, qui composent son cœur : dévouement à la loi au dedans ; au dehors, dévouement à la partie. Voilà la seule politique qu’il faut introduire dans l’armée. (Très-bien ! très-bien !)

Un membre à droite. Cela vaut mieux que des baïonnettes intelligentes !

M. THIERS. Toute autre idée politique que ces deux idées : dévouement à la loi, dévouement à la partie, est la perte de toute armée. (C’est vrai !)

Eh bien, l’énergique et habile général qui était à sa tête, en ravivant en elle l’esprit militaire, avait étouffé l’esprit politique. Voilà ce que l’histoire dira de lui un jour, et ce sera sa gloire ; en réveillant l’esprit militaire, il a établi l’esprit politique qui pouvait perdre l’armée. (Très-bien !)

Je fais donc honneur de ces circonstances et au bon sens de ceux qui ont pensé qu’il ne fallait plus attaquer l’ordre public par les armes, et, je le répète, à celui qui avait montré une attitude si intrépide.

A partir de ce jour, la sécurité publique a été rétablie, car cette société n’a plus craint d’être enlevée de vive force chaque jour de son existence ; à partir ce jour, la prospérité publique a reparu, non pas telle que nous l’avons vue, mais telle, qu’elle nous étonne aujourd’hui et qu’elle a raison de nous étonner.

Eh bien, messieurs, nous avions encore donné au pouvoir notre concours tout entier ; nous avions partagé ses difficultés, ses périls, comme si nous avions siégé sur les mêmes bancs que lui. Les attaques ont-elles cessé à ce nouveau rapprochement ? Non ; elles ont été plus vives que jamais, et [p.185] plus hardies à soutenir que le pouvoir non contredit, que le pouvoir sans assemblée était définitivement le meilleur pour ce pays-ci.

Eh bien, a-t-on même alors trouvé le terme de notre dévouement et de notre soumission ? Non, messieurs. Je vais vous citer un dernier fait. On est venu quelques jours après, et ici j’ai besoin d’employer les expressions les plus ménagées, je le dois au sujet, je tâcherai de n’y pas manquer ; on est venu nous demander la dotation.

Eh bien, permettez-moi de vous le dire avec franchise, il nous en a coûté beaucoup de l’accorder. (Rires.)

Voix à gauche. Trois millions !

M. Thiers. Je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas que nous crussions précisément à cette fable de la simplicité de la République dans les temps modernes, ce n’est pas que nous fussions disposés à penser que peut-être, la dotation accordée, les injures décernées tous les jours à la majorité seraient moindres ; ce n’était pas non plus que nous crussions que, dans l’état de nos finances, 2 millions de plus accordés fussent la ruine du budget. Non ! Eh bien, je vais vous dire le motif vrai, sincère : cela tendait, contre notre gré, nos opinions vraies, à dénaturer l’institution de la présidence de la République. Voilà ce mot franchement dit. (Mouvement.)

Je m’étudie à employer les expressions les plus ménagées. Sans doute, nous ne nous attendions pas à trouver au palais de l’Elysée la simplicité de Jefferson ; mais, cependant, 2 à 3 millions ajoutés à la dotation tendaient à y introduire d’autres habitudes que celles qui nous semblaient devoir appartenir à la présidence de la République. Comme on nous accuse de nous être séparés bientôt de ce pouvoir, il faut que la France sache jusqu’où nous sommes allés en sacrifices pour le soutenir. Eh, bien, cela coûtait à beaucoup de membres de cette Assemblée. Ils ne voulaient pas dénaturer l’institution. Pourquoi l’avons-nous fait ? Pour la paix publique. Vous nous sommes dit que le refus de la dotation était un acte de rupture avec le pouvoir exécutif, et que nous serions coupables de cette rupture si nous la provoquions pour des motifs qui n’avaient pas un immense intérêt politique.

Je vous disais en commençant que nous avions tenu l’engagement de tout donner ce qui serait en notre pouvoir, mais que quand nous verrions d’autres prétentions apparaître, de les arrêter. Cette deuxième partie de nos engagements, nous ne l’avons pas tenue dans l’intérêt public.

Voilà, jusqu’à la prorogation, les relations de la majorité avec le Gouvernement.

Pour ne pas diviser le parti modéré, nous avons voté pour le Président de la République, car la République nous l’avait donné pour candidat ; nous lui avons apporté nos conseils quand il nous les a demandés ; nous n’avons pas pris des portefeuilles ; nous avons conseillé d’appeler des hommes nouveaux ; nous les avons soutenus suivant nos convictions ; nous avons constamment conseillé la politique dont on se vante aujourd’hui ; mais quand on s’en est écarté par le message du 3l octobre, nous ne nous sommes pas retirés.

Lorsqu’un danger public nous a fait rappeler, nous sommes revenus, nous avons continué le même dévouement. Dans les actes les plus difficiles, ce dévouement a été complet, entier, sans réserve.

Quand enfin on nous a demandé une chose qui n’était pas du pouvoir, qui était quelque chose de ces anciennes habitudes que nous avions tant craint de voir reparaître avec le nom de Napoléon, nous l’avons accordé pour la paix publique. Voilà nos relations avec le pouvoir exécutif.

Si cette presse qui se vante d’instruire la France veut être impartiale, qu’elle rapporte à la France les quelques paroles que je viens de vous dire. (Très-bien ! très-bien !)

Une voix. Elle les dénaturera, vos paroles !

M. Thiers. Maintenant, j’arrive à la prorogation. C’est ici qu’ont eu lieu des actes qui, dans notre conscience, nous ne croyons plus possible de laisser passer sans résistance.

Messieurs, après ce que vous a dit tout à l’heure M. le ministre de l’intérieur, il m’est difficile d’aborder un certain sujet.

On nous a dit : Oui, pendant la prorogation, il y a eu quelques manifestations inconstitutionnelles, si on veut, niais il y en avait eu à Wiesbaden, à Claremont ; partant quittes ! (Hilarité générale.)

C’est un quitus que, pour ma part, je ne puis pas accepter. Si ce qu’on a fait à Claremont et à Wiesbaden était inconstitutionnel, je crois que ce serait une étrange manière de s’excuser que de venir dire que, puisqu’il y a eu des inconstitutionnalités d’un côté, il peut y en avoir de l’autre. Moi, je crois que ce qui s’est passé dans ces célèbres voyages n’était pas inconstitutionnel.

Je suis vraiment embarrassé pour m’expliquer sur ce point, M. le ministre l’ayant fait si complètement. Oui, cela est vrai, j’ai dit toutes les paroles que M. le ministre de l’intérieur m’a fait l’honneur d’apporter à cette tribune, et je l’en remercie. Oui, j’ai été voir à son lit de mort un roi dont j’avais combattu la politique, et dont cependant j’avais toujours chéri la personne, parce qu’à travers une opposition très-vive (il n’est pas dans mon caractère de faire une demi-opposition), parce qu’à travers une opposition très-vive, il avait dû discerner l’attachement que je portais à sa personne et à sa famille. Je m’étais dit que je ne le laisserais pas mourir sans aller le voir. Je l’avais dit à M. le Président de la République ; car je n’allais pas là comme faisant un acte clandestin de conspiration où d’intrigue ; j’y allais pour donner, autant qu’il était en moi, un exemple qui n’est pas tellement banal, qu’on ait raison de vouloir l’empêcher, d’honorer le malheur, d’honorer la vieillesse, d’honorer l’exil. (Murmures d’approbation.)

Je savais, dans ma position, tout ce que je ferais naître de soupçons ; je le savais ; je l’ai dit dans ces termes-là à M. le Président de la République, auquel je suis allé demander, non pas son consentement, tant de docilité n’était digne ni de lui, ni de moi ; je suis allé l’en informer, parce que je connaissais son sentiment délicat des convenances, et que j’étais assuré qu’il m’approuverait ; je lui ai dit que je ne demandais rien au pouvoir actuel, rien, ni à celui-là, ni à d’autres ; que je lui apportais mon concours, mais que je demandais à lui et à la République, pour le prix de ce concours dévoué, une seule chose, la liberté de mes affections.

De toutes parts. Très-bien ! très-bien !

M. Thiers. Je suis allé à Claremont, c’est vrai. Je l’ai dit à M. le ministre de l’intérieur : j’ai eu l’honneur d’être assis entre une veuve, respectable par ses malheurs, par ses qualités, et son fils. 0ui, je l’ai dit à M. le ministre de l’intérieur, on ne l’appelait que le Comte de Paris ; et, pour moi, je n’aurais pas admis qu’on l’appelât autrement, parce que la France lui a donné ce titre-là, et ne lui en a pas donné un autre. (Marques d’approbations.)

Il n’est plus temps aujourd’hui, quand le grand jour de cette tribune a donné à ces faits leur véritable caractère, il n’est plus possible d’en faire une excuse, pour des actes radicalement inconstitutionnels.

Je vais donc discuter les actes, les discuter dans leur valeur véritable.

Messieurs...

M. De Ségur d’Aguesseau. Quelle est votre opinion sur Wiesbaden ? (Exclamations diverses.)

M. Thiers. Monsieur de Ségur, permettez-moi de vous laisser à vous et à MM. les ministres, le soin de dissoudre la majorité. Je ne veux pas m’en charger. (Vive approbation et applaudissements répétés sur plusieurs bancs à droite et au centre.)

(M. de Ségur d’Aguesseau se lève pour parler.)

M. Le président. Vous n’avez pas la parole, vous n’avez pas le droit d’interpeller les orateurs, et vous le faites toujours d’une manière malencontreuse. (Explosion de rires approbatifs.)

M. De Ségur d’Aguesseau. Je demande la parole.

M. Thiers. Messieurs, je n’étais point membre de la commission de permanence ; je suis donc fort impartial dans le jugement que je porterai de ses actes ; mais je suis frappé d’une chose, c’est le soin avec lequel on veut faire consister tous les actes de la commission de permanence dans ce qu’on appelle vulgairement « l’affaire Allais. »

J’ai lu ses procès-verbaux comme vous tous, et voici ce que j’ai vu, c’est que, le dernier jour de l’existence de cette commission, un rapport faux, bien entendu, et méprisable, je le reconnais, a été porté à la commission ; elle n’en a pas fait le sujet de ses délibérations, comme de tous les faits qui composent véritablement l’œuvre de la commission de permanence ; elle a chargé trois de ses membres d’aller en converser avec le M. le ministre de l’intérieur. Mais, enfin, permettez-moi de le dire, est-ce que ce dernier fait, qui n’a pas été le sujet d’une délibération, mais d’une mission donnée à trois de ses membres, est-ce que ce fait compose vraiment l’objet de la résistance bien modérée ?... Quand on a lu les procès-verbaux... modérée comme cette majorité, dont je viens de raconter les œuvres tout à l’heure, est ce que la résistance de cette commission consiste dans le fait de ses derniers jours ? Nous parlons franchement ; pour ceux qui ont lu les procès-verbaux, qu’est-ce qu’il y a eu ? Le Président de la République a fait des voyages, c’était son droit ; cette représentation que nous lui avons donné les moyens de rendre magnifique, il l’a portée de Paris dans les provinces ; je n’ai pas d’objection ; il a tenu des discours ; je ne veux pas les discuter ; et enfin il a passé des revues ; c’était encore son droit. Eh bien, messieurs, permettez-moi de vous le dire, contesterez-vous que dans ces revues on ait poussé les cris de Vive l’empereur ? Assurément pas. Eh bien, messieurs, nous tous, hommes d’ordre, nous avions été profondément affligés, je dirai presque, si vous voulez que je donne au mot toute l’énergie du sentiment que j’ai ressenti, indignés... (Sensations diverses.)

Savez-vous pourquoi ? C’était quelque chose de plus sacré encore que la légalité violée, quoique la légalité soit quelque chose de bien respectable sous toutes les constitutions, c’était l’ère des Césars préparée, celle où les légions proclamaient les empereurs.

Voix nombreuses. C’est cela ! C’est cela ! Très-bien ! très-bien ! (Réclamations sur plusieurs bancs.)

A gauche. C’était l’ère des prétoriens.

M. Thiers. On a dit, pour excuser ces cris : Mais vous, vous qui étiez ministre de l’intérieur dans telle année, on a crié devant vous : Vive le roi ! C’est vrai. On aurait pu dire à tel autre : On a crié sous vous Vive l’empereur ! C’est vrai encore ; mais prenez garde. Lorsque, sous les rois Louis-Philippe et Charles X, on criait Vive le roi ! Et sous Napoléon Vive l’empereur ! Ce n’était pas un vœu que l’armée émettait, c’était un hommage au pouvoir établi ; mais, dans une situation comme la nôtre, où, il faut bien le reconnaître, sans venir dire aux institutions actuelles qu’elles sont précaires, sans leur faire ce déplaisir.... (Rires bruyants à droite.)

M. Schoelcher. Nous y sommes parfaitement indifférents.

Une voix à droite. Ce n’est pas pour vous qu’on parle !

M. le président. Vous n’avez pas la parole maintenant, monsieur Schœlcher.

M. Thiers. Je m’expliquerai tout à l’heure sur cette institution. Si, en m’expliquant, je vous blesse, vous pouvez me le témoigner. Attendez, je vous en prie, avec un peu de patience ; mais je dis que, lorsque de tous côtés on se demande quel sera le gouvernement définitif sous lequel vivra la France... (Réclamations à gauche.)

M. Crémieux. Si la République n’était pas forte comme elle l’est, on ne dirait pas cela.

A droite. Alors laissez dire !

M. Madier-Montjau. Si forte qu’elle soit, c’est notre devoir de protester contre les attaques dirigées contre elle. (N’interrompez pas ! n’interrompez pas !) C’est un devoir de protester.

M. Le président. Demandez la parole si vous voulez, vous l’aurez après.

M. Madier-Montjau. Si de plus habiles ne s’en chargeaient pas, je n’y faillirais pas.

M. Delebecque. Il est impossible de laisser dire de pareilles choses. (Exclamations à droite. — Ecoutez donc !)

M. Thiers. J’ai le projet de ne pas descendre de cette tribune sans avoir dit comment je comprends la République, les engagements que nous avons pris envers elle, ce que nous lui devons. Quand vous aurez entendu ces explications, vous me jugerez ; jusque-là...

M. Mathieu (de la Drôme). Les lois de septembre ! (Bruit. — Laissez donc parler !)

M. Thiers. Eh bien, je vais me placer sur votre terrain. Vous vous plaignez tous les jours que les uns songent à la légitimité, que les autres songent à l’empire, les autres à la branche cadette. Ah ! Puisque vous vous en plaignez, vous reconnaissez donc vous-mêmes qu’il y a des gens qui ont le tort d’y songer ; c’est, incontestable. Eh bien, voilà ce que nous, gens d’ordre, nous disons : Lorsqu’en effet, dans le pays, de telles pensées existent, lorsqu’il y a des partis qui, d’après ces accusations, rêvent, dans un avenir plus ou moins prochain, légalement ou illégalement, un autre gouvernement que le gouvernement existant, nous nous demandons si ce n’est pas le plus redoutable des exemples, que de faire émettre un vœu à l’armée ; car, que signifie ce cri : Vive l’empereur ! Il signifie que l’armée demande le rétablissement de l’empire.

M. Briffault. Il signifie un glorieux souvenir, monsieur Thiers, et pas autre chose ! (Exclamations.)

M. Le président. L’armée ne fait pas de l’histoire quand elle passe la revue.

M. Thiers. Comment ! Nous étions donc destinés à voir paraître ici, dans cette Assemblée, cette raison qui a fait sourire tout le monde, que le cri de Vive l’empereur ! signifiait Vive la gloire de Napoléon ! (Rires d’approbation à droite et à gauche.)

Eh bien, permettez-moi de vous le dire, la gloire de l’empereur n’a besoin de personne ; mais permettez-moi aussi d’ajouter que peut-être je me suis consacré, moi aussi, à la propager, cette gloire ; je n’ai jamais crié Vive l’empereur ! Je ne crierai jamais Vive l’empereur ! (Marques d’assentiment.)

Permettez-moi de le dire, l’excuse est puérile. Oui, soyons francs : Vive l’empereur ! C’était un vœu qu’on voulait faire émettre à l’armée. (C’est vrai ! c’est vrai !)

Je m’adresse ici à la bonne foi de tout le monde, ceci est trop sérieux pour équivoquer : lorsqu’on autorise à crier Vive l’empereur ! Est-ce qu’on ne s’expose pas à entendre crier Vive la République ! Vive le comte de Paris ! Vive le comte de Chambord ? Eh bien, voilà ce que j’appelle le fait de prétoriens ; ce sont les armées faisant la destinée des nations et voulant la leur imposer. (C’est cela ! c’est cela !) Eh bien, il n’y a pas un homme de sens qui n’ait regardé cela comme un malheur déplorable ; et moi, qui arrivais de voyage, et qui, tout en respectant le pouvoir, me permets de lui dire la vérité, je me suis permis de dire à M. le Président que cela était regrettable, que cela était malheureux, et je l’ai dit à ses ministres. Oui, un grand malheur. Mais, nie dit-on, nous ne les avons pas provoqués. Je n’ai pas besoin de rechercher si vous les avez provoqués ou non ; je vais vous prouver, par un simple fait, que vous en avez la responsabilité plus que si vous les aviez provoqués. Vous ne les avez pas provoqués, c’est vrai ; vous me le dites, et c’est pour cela que je dis : C’est vrai ! (Hilarité générale et prolongée.) Vous ne les avez pas provoqués ! Eh bien, je vous adresse cette question : Est-il vrai, oui ou non... nous sommes devant le pays ; songeons à dire la vérité... Est-il vrai, oui ou non, que, pour ne pas les avoir encouragés, le général Neumayer a perdu son commandement ? Voilà où est la question, la situation tout entière.

M. le ministre de l’intérieur. Non ! Ce n’est pas pour avoir défendu les cris de Vive l’empereur...

A gauche. N’interrompez pas ! N’interrompez pas !

M. Thiers. Je supplie MM. les ministres de ne pas contester mon assertion. Je les en supplie pour eux, pour le pouvoir, pour moi. Mon assertion, je la répète : Pour n’avoir pas encouragé ces cris ; pour avoir fait cette simple réponse : Je n’ai pas d’ordres à donner, mais je ne crierai pas sous les armes, M. le général Neumayer a perdu son commandement. Voilà mon assertion.

Une voix. Non ! Non !

M. Thiers. Je l’affirme et la preuve existe. (Ah ! ah ! — Mouvement prolongé.)

Messieurs, la question est là tout entière.

Toute la question est là, tout entière ; ne la laissons pas s’égarer ; laissons là où elle est. Oui, que vous les ayez provoqués ou non, encouragés ou non, permis ou non, la question n’est pas là. Un général, pour ne les avoir pas encouragés, a perdu son commandement. Eh bien, permettez-moi de vous le dire, cela est sans exemple ; je ne sais pas un acte aussi hardi sous aucun des gouvernements qui ont précédé.

Plusieurs membres. Oui ! Oui ! C’est vrai !

M. Thiers. Eh bien, messieurs, un tel acte, un général révoqué pour n’avoir pas encouragé le cri de Vive l’empereur ! mais c’est l’acte le plus extraordinaire, le plus audacieux, permettez-moi de le dire, qui se puisse imaginer.

Eh bien, nous, nous si tracassiers, lorsqu’on nous a dit qu’il fallait, dans l’intérêt de la paix publique, ne pas agiter le pays, laisser cette session s’ouvrir, se conduire paisiblement ; que le message donnerait à tous ces faits un démenti, qu’il les effacerait, nous avons accueilli ces dispositions avec empressement. Le message est venu, nous n’avons pas été les derniers à lui faire bon accueil, à le recevoir comme un engagement qui rassurait la France et nous. Cet acte si étrange, si étrange que jamais, sous la monarchie, on ne l’aurait permis à des ministres, cet acte-là, nous l’avons passé sous silence.

Quel jour avons-nous pris la parole ? Quand nous n’avons pas pu ne pas la prendre.

M. le général Changarnier, qui avait parfaitement compris son rôle et qui vient de le définir dans des paroles admirables... (C’est vrai ! —Très-bien ! très-bien !) M. le général Changarnier l’avait compris comme il devait le comprendre, comme il était grand et glorieux, profondément habile de le comprendre : c’était de n’appartenir à aucun des partis qui divisent la France, et de répondre à ce qu’il y a de commun à tous, la loi. (Très-bien ! très-bien !) M. le général Changarnier, à qui une certaine presse disait tous les jours : Mais le sphinx ne parle pas !... (On rit.)

Le sphinx ne parlait pas, le sphinx avait raison de ne pas parler, son rôle était d’agir. Il y a eu un jour où il a dû, non pas parler, mais agir, lorsqu’un général a été déplacé pour les cris de Vive l’empereur ! Il a dû l’improuver ; il a dû faire ses efforts pour couvrir ce général. Ce général ayant reçu un dédommagement, et la justice étant au moins sauvée, si la constitutionnalité ne l’était pas, le général Changarnier lui seul, de sa propre inspiration, a fait son ordre du jour. Après cet ordre du jour, le sphinx avait parlé, et ce jour-là il avait signé sa destitution. (Vives marques d’approbation à droite.)

M. Desmousseaux de Givré. Voilà le mot de l’énigme !

M. Thiers. Quand vous dites que la résolution de la destitution était antérieure à la scène qui s’est passée ici, il y a une portion de vérité. Oui, le jour où l’ordre du jour de M. le général Changarnier avait été signé, sa destitution était résolue.

Maintenant, la scène qui s’est passée ici, permettez-moi de l’expliquer en deux mots.

Cette presse, qui a continué pendant deux ans à récompenser la majorité de son dévouement, récompensait aussi l’honorable général Changarnier de ses services en l’attaquant tous les jours. Ces ordres si extraordinaires, disait-on, qu’il avait donnés (en tout cas, ce n’eût pas été au pouvoir à les lui reprocher), se sont trouvés cités avec des reproches dans un journal ministériel. L’Assemblée a éprouvé un sentiment bien naturel, elle a voulu que l’explication eût lieu sur-le-champ. Cette explication, permettez-moi ce détail, et c’est pour ce détail que je dis quelques paroles, cette explication était si peu contestée que moi et quelques-uns de mes amis nous avons voté pour l’ajournement à six mois et provoqué ainsi les rires de l’Assemblée. (C’est vrai ! c’est vrai !)

Eh bien, l’Assemblée a témoigné à M. le général Changarnier la confiance qu’elle avait en lui, le cas qu’elle fallait de ses services, l’estime qu’elle n’a cessé d’avoir pour lui, malgré certaines attaques, et ce jour, j’en conviens, la goutte d’eau a fait déborder le vase ; M. le général Changarnier, dont la destitution était résolue, a été, en fait, définitivement destitué. Eh bien, la question est ici tout entière : pour des cris de Vive l’empereur, qu’un général n’avait pas encouragés, qu’un autre a interdits par un ordre du jour, deux généraux, le général Neumayer et le général Changarnier, ont été destitués.

Maintenant, était-il possible, je le demande, si dociles, si déférents que nous eussions été et que nous fussions disposés à être, que la destitution du commandant en chef de la force militaire de Paris passât sans observation, qu’elle passât sans que le débat, débat triste et terrible qui est engagé devant vous, s’élevât naturellement ? Nous aurions voulu l’empêcher que nous ne l’aurions pas pu ; il était inévitable. Eh bien, voilà ce qui a brisé la majorité. Ce n’est pas nous, c’est vous ; ce n’est pas nous, qui avons été d’un dévouement sans bornes ; c’est vous qui, lorsque, disiez-vous il y avait ici une popularité qui vous offusquait, ne pouviez ; pas supporter un troisième pouvoir.

Ce mot, messieurs, est-il bien sérieux, un troisième pouvoir ? Qu’est-ce qui vous offusquait donc dans l’honorable général Changarnier ? Y a-t-il un jour où il ait désobéi ? Oh ! Je suis convaincu d’une chose : un homme qui a le génie du commandement, un caractère ferme, décidé, il faut traiter avec lui peut-être avec certains ménagements ; et puisque les souvenirs impériaux sont aujourd’hui la poésie à laquelle nous nous reportons volontiers...

[p.186]

M. Briffault. Elle s’est traduite par cinq raillions de suffrages !

M. Le président. N’interrompez pas.

M. Thiers L’empereur, qui était un bien grand personnage, un bien grand général, un maître bien obéi, aimant beaucoup à l’être, si je vous disais les ménagements qu’il avait pour le maréchal Masséna, pour le maréchal Lannes, vous en seriez étonnés ; vous, messieurs, qui entourez de votre dévouement et de votre respect le chef de la République, si les faits de ce passé sur lequel vous vous appuyez volontiers vous étaient mieux connus, vous sauriez que l’empereur, que cette grande volonté savait ménager dans les autres des volontés énergiques qui faisaient sa grandeur en s’élevant à lui. (Très bien !)

Eh bien, oui, j’ai connu beaucoup d’hommes énergiques, j’ai connu (heureusement pour notre pays, il y en a toujours eu), j’ai connu de ces hommes qui avaient le génie du commandement, et il est vrai qu’il fallait avec eux certains procédés ; il en faut toujours, et, quelque grand qu’on soit, on ne doit jamais l’oublier. Donc, si vous me dites qu’il fallait des procédés avec un homme d’un caractère aussi énergique que le général Changarnier, je vous accorde tout ce que vous pourrez dire, qu’il me pardonne le mot, de son mauvais caractère. (Hilarité générale, à laquelle le général Changarnier prend part.)

Mais a-t-il désobéi un seul jour ? A-t-il refusé d’exécuter les ordres qu’on lui donnait légalement ? N’a-t-il pas en tout rempli ses devoirs avec la plus grande ponctualité ? Là est la question.

Mais on ne dit pas cela. Il était un troisième pouvoir dans l’Etat.

Si vous voulez dire qu’il avait une grande importance, cela est vrai ; il avait deux genres d’importance. Pour nous qui tenions beaucoup à ce que l’ordre fût, non-seulement inattaqué, mais inattaquable, et qu’il y eût un homme d’une telle énergie à la tête de la force publique qu’on ne songeât pas même à troubler l’ordre : oh ! pour nous, il avait une valeur immense à ce point de vue. Il en avait une seconde. L’idée s’était répandue, pardonnez-nous cela, que M. le général Changarnier, étant à la tête de la force publique, l’Assemblée avait, outre son inviolabilité de droit, une inviolabilité de fait qui n’est pas à dédaigner. (Rires prolongés.)

Cette idée s’était répandue. Oui, c’est vrai, il y avait là, à la tête de la force publique, un général qui rassurait tous les gens d’ordre, qui, en les rassurant à Paris, les rassurait dans toute la France, et qui ensuite répondait à ce besoin de sécurité qu’une Assemblée placée seule, sans intermédiaire, en présence du pouvoir exécutif qui a le commandement des armées, a besoin d’éprouver.

M. le général Changarnier avait ces deux importances-là.

Mais, dit-on, c’était une anomalie.

Une anomalie ! Quelle est donc cette anomalie que de vouloir avoir à la tête de la force publique un homme qui rassure complètement, et à la tête de la force publique, dans le lieu où siège l’Assemblée, quelqu’un qui ait sa confiance ? Une anomalie ! Imprudents que vous êtes, pardonnez-moi ce mot, avez-vous oublié à quelle question vous alliez vous exposer ? Permettez-moi de vous adresser celle-ci : M. le général Changarnier, inspirant confiance à tous les hommes d’ordre, inspirant confiance à l’Assemblée, est une anomalie ! Eh bien, je vous adresse cette question : N’y a-t-il aujourd’hui dans la République que cette anomalie ? N’y en a-t-il pas une autre ? Franchement, sans outrage, loin de moi toute pensée d’outrage, dites-moi : le pouvoir exécutif, en France, tel qu’il s’est établi depuis deux ans, a-t-il l’attitude, les habitudes d’un président de la République ? Franchement, parlons-nous en honnêtes gens, et Dieu me préserve d’outrager ici le chef du pouvoir exécutif, mais enfin nous nous y sommes prêtés nous-mêmes ; oui, en votant la dotation, nous avons consenti, pour notre part, par amour de la paix publique, à ce qu’il se créât dans la République, permettez-moi de vous le dire, quelque chose qui n’est déjà plus la présidence de la République. (Mouvement. — Rumeurs diverses.)

Ce que je dis est grave, je le sais ; cela est délicat, mais enfin, quand on vient nous dire cette chose si étrange, qu’il s’était fait là un pouvoir exorbitant, une anomalie, je veux dire qu’il y en a une autre dans l’Etat, et que, lorsque dans l’intérêt de l’ordre et de la paix, nous n’avons pas réclamé, vous nous deviez, peut-être dans l’intérêt aussi de l’ordre et de la paix, de supporter cette double importance qui vous offusquait, et que vous le deviez à notre double sécurité, sécurité, sous le rapport de l’ordre, sécurité, sous le rapport de l’indépendance. (Très-bien !)

Eh bien, je dis, permettez-moi ce mot, qu’un pouvoir qui, lorsqu’on lui a tant accordé, ne sait pas accorder aux autres ce qui dérive aussi des circonstances, n’agit pas sagement, et qu’avant de lui remettre sans mesures, sans aucune contestation les destinées de l’Etat, il y a lieu d’y penser beaucoup. J’engage la France à y penser comme nous.

On dit : Mais c’est là la première faute.

Messieurs, nous avons fait vœu de ne pas rechercher avec tant de soin, dans le temps où nous vivons, les libertés du pays étant si peu consolidées, nous avons fait vœu de ne pas rechercher avec un soin jaloux les fautes ; mais, permettez-moi de vous le dire, c’est plus qu’une faute, que le double acte de destitution du général de la division et du commandant en chef de la force armée de Paris, pour le cri de Vive l’empereur ! Ce premier manquement aux engagements réciproques que les partis qui divisent la France avaient pris les uns envers les autres, en acceptant la République, ce premier manquement est plus qu’une faute, beaucoup plus qu’une faute. (Sensation.)

Messieurs, quelle nature d’engagements avons-nous pris en souscrivant à la République ?... (Rumeurs à gauche.)

Un membre à l’extrême gauche. Dites en subissant la République.

M. Thiers. Messieurs, je vais vous exposer naïvement mes convictions les plus vraies, et vous verrez si la République a lieu d’être satisfaite ou non de mon orthodoxie.

Messieurs, je vous l’ai dit bien des fois, ce n’est pas pour répéter une chose qui vous soit désagréable, avant 1848, élevé dans les idées monarchiques, comparant l’Angleterre et l’Amérique, j’avais une préférence complète pour la forme de la liberté qui existe avec tant de gloire et de profit en Angleterre. C’était ma préférence. (Rumeurs à gauche. — Ecoutez ! Écoutez !)

J’ai des choses si difficiles, si délicates, si importantes à dire, que je supplie que l’on m’écoute sans m’interrompre. (Parlez ! parlez ! — Agitation à gauche.)

Eh bien, oui, je ne rêvais pour mon pays que la forme de liberté qui se trouve en Angleterre sous la forme monarchique. Pour moi, c’était la plus véritablement libérale, celle qui réunissait au plus haut degré les deux conditions, sans lesquelles, pour ma part, un gouvernement, quel qu’il soit, n’aura jamais mon adhésion, l’ordre et la liberté. (Marques d’approbation.)

Mais je ne méconnaissais pas que le spectacle que donne l’Amérique était un spectacle bien grand et bien beau aussi ; je ne le méconnaissais pas. Cependant, moi, élevé dans la vieille Europe, ne rêvant pour mon pays que les destinées de la vieille Europe, tout mon vœu était pour le gouvernement constitutionnel, franchement accepté par la royauté, courageusement pratiqué par nous.

Voilà quels ont été les sentiments de toute ma vie, mon éducation dès l’enfance.

1848 est arrivé. Oh ! J’en ai eu une profonde douleur, vous ne l’ignorez pas. Eh bien, savez-vous alors ce que je me suis dit ? Non pas que j’avais eu tort de croire que la forme de la monarchie anglaise était la plus véritablement libérale qu’il y eût au monde ; mais voici en quoi je me suis adressé une question, avec une bonne foi parfaite ; je me dis : peut-être me suis-je trompé ; peut-être la destinée des nations modernes ne les conduit pas vers la forme anglaise ; elle les conduit peut-être vers la forme américaine. Qui est-ce qui a ce grand secret, ai-je dit ? Je me le suis dit, dans le secret de ma conscience ; je me le suis dit ici, et dans la retraite, et je me suis dit, en bon citoyen : me trompais-je ou non quand je croyais que la forme anglaise était la forme nécessaire des sociétés européennes ? Oui, j’ai eu la bonne, foi de m’adresser ce doute ; peut-être me suis-je trompé, et quoique j’aie raison de préférer la forme anglaise, peut-être les sociétés européennes sont-elles conduites par la force des choses à la forme américaine... (Légères rumeurs à gauche.) Et alors, moi, j’ai humilié, non pas mon caractère, car vous savez tous si, quand j’ai paru à cette tribune, j’y ai paru avec un front humble et qui craint de dire la vérité, mais j’ai humilié l’orgueil de ma raison devant la main de la Providence, et je me suis dit : peut-être je me suis trompé. Mon pays prononce aujourd’hui ; il fait une loi : cette loi est la République ; notre devoir est de la servir franchement, sans intérêts. Je ne demande plus rien à quelque gouvernement qui puisse naître dans mon pays. A mon âge, avec ma vie, aucun ne peut rien pour moi ; je puis, moi seul, quelque chose pour ou contre moi en me conduisant bien ou mal ; je me suis dit que je servirais la République, non pour participer à ses grandeurs, mais parce qu’un bon citoyen, quand la loi est la loi, doit incliner sa tête et lui être fidèle... (Très-bien ! très-bien !) Je me suis dit qu’il fallait, dans l’intérêt même d’autres convictions, si elles étaient vraies, faire l’expérience franchement, complètement, loyalement.

A côté des douleurs que je ressentais, j’ai éprouvé un sentiment, cependant, qui a été, à quelque degré, un sentiment de satisfaction, je veux dire légal. Je me suis dit : Après tout, la République, c’est le gouvernement de tout le monde, de tous les partis. Il y a quelques jours, M. Berryer était à côté de moi, lui dont j’ai connu et la vie et le caractère, lui qui, malgré des luttes vives, s’est toujours conduit à mon égard en loyal adversaire, et je me disais : Sous un autre gouvernement, il se croyait humilié ; si celui qu’il désire revenait, peut-être éprouverais-je le même sentiment ; ceux qui rêvent l’empire se croiraient humiliés sous le gouvernement du comte de Chambord ou du comte de Paris ; les républicains aussi, c’est bien entendu, ce ne serait pas conforme à leurs convictions. Eh bien, voici l’expérience nécessaire et conforme à l’opinion de tous : la République, c’est le gouvernement de tous, c’est le gouvernement de tous les partis ; contribuons tous à l’expérience et contribuons-y loyalement, franchement, sans arrière-pensée... (Mouvement.) Ce que nous nous devons les uns aux autres, savez-vous quoi ? C’est d’y travailler de notre mieux.

Nous ne pouvons pas y travailler les uns et les autres avec la même conviction ; je veux bien une république démocratique (Se tournant vers la gauche) ; mais vous la voulez plus démocratique que moi, je ne vous en fais pas un crime ; trouvez aussi naturel qu’on puisse être républicain autrement que vous. Ce que vous devez souhaiter, en effet, ce n’est pas qu’on le soit comme vous ; car, permettez-moi de vous le dire, sans vouloir vous blesser, peut-être que s’il n’y avait que des républicains comme vous, cela diminuerait la confiance que la France a dans la République. (Rire approbatif à droite et au centre. — Légères rumeurs à gauche.)

M. Le président. On vous a déjà dit cela, et cela n’a pas cessé d’être vrai.

M. Thiers. Souffrez qu’on le soit autrement que vous, car, en Amérique (et vous seriez heureux, apparemment, de voir la France établie en république comme elle est en Amérique) vous savez qu’il y a deux partis, qu’il y a les whigs et les démocrates.

Ne vous étonnez donc pas que, dans cette république française, si nouvelle, il y ait des hommes qui, tout en étant franchement décidés à faire ce que j’appelle cette expérience, aient voulu et veuillent la faire autrement que vous.

Maintenant voici l’engagement de loyauté que nous devons prendre et tenir les uns envers les autres. (Ecoutez ! écoutez !)

C’est que, ni les uns ni les autres, par l’intrigue, par la violence, ou par des entreprises insensibles, ne conduisent cette République, à toute autre chose qu’à une République. (Mouvement.) C’est qu’à la fin de l’expérience il ne se trouve pas un jour que l’un des quatre partis qui divisent la France ne convertisse la République en un gouvernement à lui. (Mouvements en sens divers.)

Maintenant, examinons franchement et brièvement lequel des quatre partis qui divisent la France a commis récemment ce que j’appelle un manquement à ces engagements-là.

M. de Ségur me demandait tout à l’heure mon sentiment sur Wiesbaden. Je vais dire quelques mots sur Wiesbaden, non pas pour juger mes collègues, Dieu m’en préserve. En ce monde, dans le temps difficile où nous vivons, il faut s’occuper de soi, de sa conscience ; il ne faut pas juger celle des autres, même de ses amis politiques, de ceux avec lesquels on marche. Mais de quel point de vue devons-nous juger cet acte-là ? Du point de vue du danger vrai pour la République.

Eh bien, on est allé à Wiesbaden, c’est vrai. Mais sous la monarchie de Louis-Philippe, on était allé à Belgrave-Square. On nous dit : Vous les avez flétris. Distinguons ; pas moi.

Maintenant que cette monarchie que j’ai aimée est tombée, je ne voudrais pas l’attaquer. Mais, permettez-moi de vous le dire, nous avons déploré cette faute, nous l’avons regardée comme une violence non pas matérielle, mais comme une de ces violences de langage dont il faut se défendre, et tous les gens de bon sens ont pensé que la manifestation de Belgrave-Square n’était pas un danger pour la monarchie. Elle est tombée, cette monarchie ; faites-moi la grâce de me dire, prenez des balances bien sensibles, dites-moi de quel poids, dans le jour suprême, a pu peser l’entreprise de Belgrave-Square. (Rires approbatifs.)

M. Berryer et ses amis, en obéissant à des affections que vous ne pouvez pas avoir la prétention d’avoir abolies, car vous pouvez enchaîner la conduite et vous le devez, mais les cœurs échappent à tous les gouvernements, même à la République (Hilarité) ; eh bien, M. Berryer, parlons en gens de bon sens, n’a pas fait là une entreprise qui puisse être alléguée comme un danger pour la République, comme un de ces actes qui pourraient en justifier, en excuser d’autres.

Quant au voyage à Claremont, il vient d’être ici, à cette tribune, tellement expliqué par le pouvoir lui-même, que je puis me croire, comme on dit, hors d’instance. (Oui ! oui ! — Approbation.)

Maintenant parlons des républicains. (Mouvement.)

Nous leur devons de travailler à faire que la République donne à la France le repos, la prospérité, et pour elle ce sont les seuls moyens de s’établir ; mais ils nous doivent de nous rassurer, de ne pas nous faire craindre des entreprises de vive force, et je leur rends cet hommage, que, depuis la loi électorale (On rit), je parle très-sérieusement, et je suis sûr que les hommes éclairés qui siègent sur ces bancs la gauche) comprennent à quel point mes paroles sont sérieuses ici. (Oui ! oui !)

Si quelquefois, vu la délicatesse de la situation, je déguise le sérieux des faits sous la forme, voyez à quel point ce que je dis est sérieux et touche au fond des choses.

Si nous vous devons d’entreprendre loyalement l’affermissement de la République, vous nous devez de renoncer à toutes les voies de violence et de ne vouloir la changer, de ne vouloir l’amener à vos tendances, si elles sont bonnes, que par des moyens légaux.

M. Joly. Par le suffrage universel.

M. Thiers. Maintenant, le parti républicain nous doit cela ; il a à lui une puissance redoutable, ce sont les passions populaires. Voilà sa force ; d’autres ont les souvenirs, le parti républicain a les passions populaires.

Je disais que, depuis la loi électorale, ces passions se sont calmées. L’ordre rétabli a fait renaître le travail, et le travail a distrait ces passions populaires ; la force de ce parti, la force dont il aurait pu mésuser, et dont je conviens qu’il a eu la sagesse de ne pas mésuser depuis une année, cette force a diminué. Il nous doit, si nous lui devons la loyauté d’entreprendre le succès de la République, il nous doit les moyens pacifiques, la légalité.

Maintenant, quant au Gouvernement j’appelle chacun de son nom, quant au quatrième parti bonapartiste, encore une fois, j’appelle chacun comme il s’appelle, il veut s’appeler le parti bonapartiste ; il est au pouvoir. (Rumeurs à l’extrême gauche.)

M. Le président. C’est misérable, toutes ces interruptions-là.

A droite. Vous avez raison.

M. Thiers. Eh bien, c’est là un fait immense, d’être au pouvoir. On me dit qu’on veut la légalité, on me parle de loyauté. Je ne révoque rien de tout cela ; mais enfin je ne puis pas effacer, malgré le respect que j’ai pour toutes les déclarations qu’on me fait ici, je ne puis pas effacer de ma mémoire l’instruction, que j’ai passé une vie déjà bien longue à acquérir ; je ne puis pas effacer de ma mémoire toutes les notions de l’histoire.

Eh bien, malgré les déclarations qu’on peut faire, les plus loyales, les plus sincères aujourd’hui, je dis que le parti qui est au pouvoir est celui qu’il faut surveiller avec une grande attention, car il a, prenez garde, toutes les faveurs à distribuer.

Avez-vous vu un pouvoir rester quelques jours dans ce pays sans y créer des intérêts, sans s’y créer des créatures ? Nous avions fait de grands progrès dans les idées ; depuis quelques jours je commence à en douter, d’après toutes les théories que j’entends apporter à cette tribune ; nous avions fait des progrès dans les idées libérales, et cependant la fa- culte de donner des places, des décorations, tout cela a-t-il perdu de son empire ?

Et puis ce seul fait d’hier... Ce pays agité de tant de révolutions, ce pays qui a sa grandeur, qui a sa gloire, moi qui l’aime tant, voudrais-je l’amoindrir ? Mais enfin, je puis le dire, puisque nous faisons nos confidences, il a ses défauts, ce pays ; lorsqu’il est soulevé, il est irrésistible, à ébranler les plus intrépides courages. Quand il est remis, avec quelle promptitude il est soumis ! Comme il trouve tout bon ! Comme il trouve parfaitement excusable ce qui, autrefois, lui paraissait des crimes ! Eh bien, dans une disposition pareille, être au pouvoir, c’est un fait énorme. Tout le bien qui se fait, on ne l’attribue qu’au pouvoir, vous le voyez tous les jours. Les œuvres de cette majorité, à qui en attribue-t-on le fruit ? Au pouvoir.

Et puis, il a la force, la force publique. La constitution, elle a fait quelque chose de bien étrange, c’est de créer une assemblée qui a, je ne dirai pas cette souveraineté idéale qui ne réside, d’après notre constitution, que dans le peuple, mais qui a la souveraineté effective de déclarer la paix et la guerre ; de faire les lois ; toutes portions de souveraineté que les anciennes chambres des députés n’avaient qu’en partie ; elle est souveraine ; et à côté d’elle est placé un pouvoir qui n’est pas souverain, qui est, j’oserai le dire, d’après la constitution, en quelque sorte subordonné, mais qui a la force publique.

Sur plusieurs bancs. Oui ! Oui ! Oui ! Très-bien !

M. Thiers. Eh bien, messieurs, s’il y a quelques entreprises à craindre pour ce gouvernement de tout le monde, que nous nous sommes promis de ne pas laisser aller par surprise, peu à peu, que nous nous sommes promis de ne pas laisser devenir le gouvernement de tel ou tel, d’où ces entreprises seraient-elles à craindre ? Je le demande. La réponse, elle se fait tacitement dans l’esprit de tous les hommes de bonne foi.

Eh bien, que nous devait-on dans cette situation, à nous qui nous étions prêtés à ce que la forme de la République changeât déjà si rapidement ? Ce qu’on nous devait, c’était de nous rassurer complètement, en admettant même cette importance qui offusquait ; on nous devait surtout de ne pas la détruire, le jour où était poussé le cri de Vive l’Empereur ! Car quelles conclusions voulez-vous que nous en tirions ? Quoi ! On destitue l’homme le plus important dans la situation actuelle, je ne veux pas nuire ici à ses rivaux de gloire, mais l’homme le plus important dans la situation, on le destitue pour le cri de Vive l’empereur ! Et vous ne voulez pas que nous trouvions cela une entreprise exorbitante !

M. De la Moskowa. Je demande la parole. (Mouvement.

M. Thiers. Quoi ! vous savez que vous exposer au reproche d’ingratitude, à l’irritation et à l’inquiétude de tous les hommes d’ordre, à la méfiance de cette Assemblée, à rompre cette majorité qui vous soutenait et, laquelle brisée, vous êtes réduits à rêver un parti nouveau ; vous vous exposer à toutes ces choses, reproche d’ingratitude, inquiétude des gens d’ordre, méfiance de l’Assemblée, brisement de la majorité, pour frapper un général qui avait improuvé les cris de Vive l’empereur ! Et vous voulez que nous n’attachions pas à cela une immense importance ! Mais nous l’aurions voulu faire, que le monde entier ne l’aurait pas tu et qu’il y aurait ajouté cette importance que nous n’y aurions pas attaché nous-mêmes. Ne vous étonnez donc pas de notre attitude, de notre conduite : elle est forcée, nous ne pouvions pas en tenir une autre, et il fallait bien que nous n’en pussions pas tenir une autre pour que je vinsse faire ce grand acte, de me séparer du Gouvernement dans une circonstance aussi grave. Nous ne l’avons pas pu.

Vous dites qu’on ne rêve rien contre cette Assemblée ; j’en suis convaincu ; mais enfin cette Assemblée, elle ne vous a jamais résisté. Permettez-moi, avant de recevoir de vous sur ce point une réponse qui me satisfasse complètement, permettez-moi d’attendre le jour où cette Assemblée vous aura résisté. Quand elle vous aura résisté, personne ne peut dire d’avance les sentiments de son cœur, alors nous verrons les sentiments que cela vous inspirera ; et, si vous continuer de montrer cette résolution de respecter son indépendance comme aujourd’hui, alors, peut-être, la sécurité que nous avons perdue renaîtra. Oui, aujourd’hui, j’en suis convaincu, vous voulez respecter cette Assemblée ; quant à l’avenir, permettez-moi de le dire, la conduite que dans ces circonstances le pouvoir a tenue, je suis désolé de le dire, ce n’est pas la conduite d’un pouvoir sage. Eh bien, devant un pouvoir qui n’est pas sage, les gens d’âge ont de la défiance.

Maintenant vous dites : On va provoquer un conflit ; un [p.187] conflit ! Et quel était le moyen de l’éviter ? Qu’est-ce qui l’a commencé, le conflit ? Etait-il possible qu’il n’eût pas lieu de notre part, quand on avait destitué deux généraux pour des cris de Vive l’empereur ! C’était impossible.

Maintenant, comment le faire cesser, comment ? Vous voulez que l’Assemblée cède ? On dit : « Mais si le pouvoir exécutif est battu dans cette circonstance, le pouvoir exécutif sera humilié. »

Messieurs, il a des temps où il faut être très-inquiet pour le pouvoir exécutif ; nous commençons à être arrivés à ceux où l’on doit commencer à être rassurés sur la puissance, sur la sécurité, sur le mouvement qui entraîne vers le pouvoir exécutif ; le pouvoir exécutif serait obligé de faire en cette occasion quelques réflexions utiles, que, je le crois il n’en serait pas considérablement affaibli ; mais l’Assemblée, si elle cède..., permettez-moi de vous faire la réflexion que voici.

Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l’un sur l’autre, si c’est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il y a un désagrément, c’est vrai, c’est juste ; mais si c’est celui sur lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux qu’il est perdu. (C’est vrai ! c’est vrai ! — Très-bien !)

Eh bien quant à moi, je n’ajoute plus qu’un mot ; il n’y a que deux pouvoirs aujourd’hui dans l’Etat, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

Si l’Assemblée cède aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un...

Plusieurs voix. C’est vrai ! - Très-bien !

M. Thiers. ... Et quand il n’y en aura plus qu’un, la forme du gouvernement est changée ; le mot, la forme viendront... quand elles viendront, cela m’importe peu ; mais ce que vous dites ne pas vouloir, si l’Assemblée cède, vous l’aurez obtenu aujourd’hui même ; il n’y a plus qu’un pouvoir... le mot viendra quand on voudra... l’empire est fait. (C’est vrai ! c’est vrai ! — Acclamations nombreuses et très-vives mêlées de réclamations et de murmures. — L’orateur reçoit les félicitations empressées d’un grand nombre de ses collègues. — L’Assemblée se sépare au milieu d’une grande agitation.

La séance est levée à sept heures moins dix minutes.)

Pour citer cet article :

http://droitpolitique.com/spip.php?article361

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