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Discussion à l’Assemblée du Rapport Lanjuinais sur la proposition de Rémusat (16 janvier 1851) - Moniteur universel du 17 janvier 1851

Moniteur universel, 1851, n°17, 17 janvier, p.167-172.

Numérisation et relecture des OCR réalisées par la Bibliothèque Cujas

les crises : 1851, la crise Changarnier

[p.167]

ASSEMBLÉE NATIONALE LÉGISLATIVE.

Séance du jeudi 16 janvier.

Présidence de M. Dupin.

[…]

La séance est ouverte à deux heures.

Le procès-verbal, lu par M. de Heeckeren, l’un des secrétaires, est mis aux voix et adopté.

[…]

SUITE DE LA DISCUSSION DU PROJET DE RESOLUTION DE LA COMMISSION NOMMEE EN EXECUTION DE LA DECISION DE L’ASSEMBLEE, EN DATE DU 10 JANVIER, POUR EXAMINER LA PROPOSITION DE M. DE REMUSAT. (M. LANJUINAIS, RAPPORTEUR.)

M. Le président. L’ordre du jour appelle la suite de la discussion du projet de résolution de la commission nommée en exécution de la décision de l’Assemblée, en date du 10 janvier, pour examiner la proposition de M. de Rémusat.

La parole est à M. le colonel Vaudrey pour un fait personnel. J’invite l’Assemblée au silence.

M. Vaudrey. Messieurs, à la fin de la séance d’hier, dans un moment où je n’étais point dans cette enceinte, l’honorable M. de Lasteyrie a jugé à propos de diriger contre moi une accusation sur laquelle je dois m’expliquer.

Cette accusation est relative à ma participation à plusieurs banquets qui auraient eu lieu à l’Elysée dans les mois de juillet et d’août.

J’ignore où M. de Lasteyrie a pu recueillir les renseignements qu’il a portés à cette tribune. Je dois déclarer, pour mon compte, que je les considère comme calomnieux, que je les repousse avec énergie et avec dédain, et que je leur donne le plus éclatant démenti. (Mouvement prolongé en sens divers.)

M. Le président. M. Lemulier a la parole pour un fait personnel.

M. Lemulier. Je n’ai qu’un mot à dire ; ce n’est qu’un fait que je veux produire.

Je déclare au nom de mes collègues... Il y en a plusieurs parmi vous qui font partie de la société du Dix Décembre...

Un membre à gauche. Tant pis !

M. Lemulier. Il y en a bien d’autres, et j’en connais, dont je ne fais pas partie, et auxquelles je dirais plutôt : Tant pis ! La société du Dix Décembre était publique et autorisée, et il y en a de tous les côtés qui ne le sont pas. (Bruit. — On n’entend pas !)

Je dis que la société du Dix Décembre était publique et autorisée (Ah ! ah !), et qu’il y en a, et de toutes les couleurs, qui ne le sont pas.

Je le répète, je déclare, au nom de mes collègues, que le document qui a été lu comme émanant de la société du Dix Décembre n’en est jamais émané. (Rires sur plusieurs bancs. — Assentiment sur d’autres bancs.)

Quelques voix. C’est la vérité vraie, monsieur de Lasteyrie !

M. Le président. M. Jules de Lasteyrie demande la parole.

M. Jules de Lasteyrie, de sa place. L’Assemblée comprend...

Quelques voix. A la tribune !

Autres voix. Non ! Non ! — Parlez !

M. Le président. Vous êtes autorisé à parler de votre place, à moins qu’on n’entende pas.

M. Jules de Lasteyrie, de sa place. L’Assemblée comprend qu’il y a certaines portions des attaques des honorables membres auxquelles je ne puis pas répondre ; elle comprend qu’il y a un certain ton que la tribune doit conserver. (Marques d’approbation.)

Quant au démenti que vient de donner M. Lemulier, je déclare que la pièce émane absolument de la société du Dix Décembre. (Ah ! ah !)

Mais, comme la société du Dix Décembre a changé trois fois de nom, M. Lemulier fait une équivoque.

J’ajoute que j’ai été très-précautionneux dans les faits que j’ai produits à la tribune, et, si l’on m’y pousse, j’en produirai de plus graves. (Parlez ! parlez !)

Quelques membres. Parlez donc ! (Bruit.)

M. Lemulier. Messieurs, s’il y a des sociétés du Dix Décembre que je ne connais pas, je n’ai rien à dire. Vous savez que c’étaient aussi des membres de la société du Dix Décembre qui avaient organisé le complot de la rue des Saussayes, et cependant je ne sache pas que la justice y ait trouvé, en réalité, aucun membre de cette société. Voilà tout ce que j’ai à dire à l’honorable M. de Lasteyrie. (Exclamations et rires ironiques.)

M. Le président. M. Flandin a la parole contre les conclusions de la commission ; ensuite M. Berryer.

M. Flandin. Messieurs, dans le rapport dont vous avez entendu la lecture, vous avez vu que deux membres de la commission s’étaient prononcés pour l’ordre du jour pur et simple ; j’aurais voulu que l’un d’eux, l’honorable M. de Lamartine, expliquât les motifs de notre opinion commune.

M. De Lamartine. Je le ferai.

M. Flandin. ... Et j’espère que, dans cette occasion solennelle, la tribune ne sera pas privée de sa parole.

La situation, messieurs, est étrange ; la majorité qui, pendant quatorze mois, a soutenu le cabinet, je dirai même, qui l’a poussé dans la voie d’une politique réactionnaire... (Agitation à droite.)

Voix à gauche. C’est vrai ! C’est vrai !

M. Flandin. ... Qui l’a poussé dans la voie d’une politique réactionnaire, au détriment de la constitution et du principe républicain, l’attaque aujourd’hui à outrance, et, dans sa passion et son emportement, dépasse la violence des plus vives aggressions de l’opposition (Rumeurs au centre) ; elle veut infliger au ministère l’affront d’un blâme, ou, en termes de style parlementaire, elle veut lui signifier son refus de concours.

Et nous, éloignés de toute opposition systématique, nous venons soutenir le cabinet, et je m’étonne de m’en trouver constitué le défenseur.

Voix à droite. Et nous aussi, cela nous étonne !

M. Flandin. Pourquoi, messieurs ? C’est que, pour les premiers, sous une question de principes, se cache une question toute personnelle, c’est que les chefs de la majorité se sont crus touchés, frappés dans leurs personnes, dans leurs espérances, quand ils ont vu tomber celui qu’à tort ou à raison ils considéraient comme leur épée ou leur bouclier, et qu’un orateur à cette tribune, trahissant dans son zèle les secrets du parti, ne craignait pas d’appeler une garantie constitutionnelle.... (Mouvements divers.)

Et nous, messieurs, nous venons défendre un acte que nous croyons, dans notre conscience, accompli par le cabinet dans la sphère de ses attributions, dans la limite de son droit constitutionnel, et nous sommes convaincus que nous dépasserions la limite du nôtre si nous pouvions nous associer à la résolution qui est proposée à l’Assemblée.

Je ne veux, messieurs, émettre aucun doute sur les hautes qualités militaires et civiques de l’ancien commandant en chef de l’armée de Paris ; je rends hommage aux services qu’il a rendus ; mais, messieurs, si briser son épée, ou seulement, comme on l’a dit, la lui enlever est une faute, a qui en incombe la responsabilité ? La responsabilité ! elle est revendiquée par le cabinet, il l’accepte tout entière, et à une autre époque vous auriez certainement applaudi aux paroles généreuses et éloquentes par lesquelles, à cette tribune, hier, l’honorable M. le ministre de l’intérieur l’a revendiquée en son nom et en celui de ses collègues.

Le droit du pouvoir exécutif, la commission, dans son rapport, le proclame, le proclame bien haut ; elle déclare que c’est un droit incontestable ; et cependant que fait-elle ? Elle commence par rattacher le fait de la révocation de l’honorable général Changarnier, ou la suppression de son commandement, aux faits qui se sont accomplis pendant l’époque de la prorogation, et puis elle relie le fait de cette révocation à la profession de foi que l’honorable général Changarnier a apportée à cette tribune, dans la séance du 3 janvier ; et, au moyen de ces faits groupés et combinés, elle intente au ministère un procès de tendance.

Messieurs, les procès de tendance... (Un membre à droite adresse à l’orateur des paroles que nous n’entendons pas.)

M. Le président. Laissez parler la minorité de la commission, au moins. Respectez les droits de la minorité !

M. Flandin. Messieurs, les procès de tendance ne reposent jamais que sur des équivoques, sur des interprétations plus ou moins arbitraires ; c’est pour cela qu’ils ont été bannis de nos tribunaux, et que, pour mon compte, je ne puis approuver l’inauguration de pareilles doctrines dans nos assemblées politiques.

Quoi qu’il en soit, le ministère a déclaré qu’il acceptait le combat, qu’il l’acceptait sur ce terrain, qu’il ne voulait pas se renfermer dans des fins de non-recevoir, et j’examine, moi, messieurs, non pas au point de vue du ministère, mais au mien, j’examine dans ma liberté, dans mon indépendance, ce que c’est que ce double procédé employé par la commission, que je ne crains pas, dès à présent, voulant le prouver, de qualifier d’injuste et d’inconstitutionnel. (Mouvement en sens divers.)

M. Le général Husson. C’est ce qui s’appelle parler carrément. (Exclamations et rires.)

M. Flandin. Si je jette les yeux sur les faits qui se sont accomplis pendant la prorogation, si je suis l’énumération qui était faite à cette tribune par mon honorable collègue et ami M. Monet, et qui était développée et commentée par l’honorable M. de Lasteyrie, il m’est impossible de ne pas reconnaître franchement que ces faits pouvaient avoir le caractère de tendance qui leur a été donné. Oui, messieurs, dans ce cris de Vive l’empereur ! Dans ces banquets insolites, dans la destitution du général Neumayer, avec les circonstances qui sont données, oui, je serais disposé, moi aussi, à voir dans ces faits comme une tendance ou une aspiration impériale...

M. Le général Husson. Nous n’en voulons pas. (On rit.)

M. Flandin... Et je serais, pour mon compte, disposé à lui reprocher une tendance à montrer peu de foi dans nos institutions, à considérer comme transitoire et éphémère la forme de gouvernement sous laquelle nous vivons, à semer dans tous les rangs de la société le doute de l’avenir. Mais, je le demande, messieurs, qui donc tient ce langage ?

Une voix à droite. C’est cela !

M. Flandin. Ces lignes que je lis dans le rapport de la commission, qui donc les a écrites ? Les chefs des deux partis monarchiques qui divisent l’Assemblée et la France.

La même voix à droite. C’est cela !

M. Flandin. Quand donc ont-ils montré, eux, plus de foi dans nos institutions ? Quand donc sont-ils venus dire à la tribune qu’ils ne considéraient pas comme transitoire et éphémère la forme de notre Gouvernement ? Quand donc se sont-ils abstenus de semer dans les rangs de la société le doute de l’avenir ? (Marques d’approbation sur plusieurs bancs à gauche et sur quelques bancs à droite.) Est-ce quand, à cette même tribune, on est venu nous dire que le Gouvernement de la République n’était, suivant l’expression de dédain dont on se servait, et que nous avons patiemment entendue, n’était, dans la tourmente, qu’un misérable radeau où l’on avait cherché un refuge ? (Hilarité générale. — Marques d’approbation sur plusieurs bancs. — Le nom de M. de Montalembert est prononcé dans les diverses parties de l’Assemblée,)

M. Victor Lefranc. Et c’est à l’auteur de ces paroles que vous avez confié le soin de faire la loi du 31 mai ! M. Flandin. Que cette parole ait été prononcée par M. de Montalembert ou par un autre, croit-on donc, parce que je viens défendre, sur un fait spécial et donné, le ministère, que je sois devenu le partisan politique de M. de Montalembert ? (On rit.)

Un membre à droite. On vous comprend bien : c’est tout le contraire.

M. Flandin. Et, d’ailleurs, d’autres membres de l’Assemblée, que je n’ai pas besoin de nommer, ont accueilli ces paroles, et la majorité elle-même, la majorité si hostile aujourd’hui au ministère, a accueilli ces paroles avec des bravos d’enthousiasme.

A gauche. C’est vrai ! C’est vrai !

M. Flandin. Eh bien, permettez-moi de vous demander : Où ce radeau tendait-il avec les pilotes qui le dirigeaient ? A quel port tendait-il ? Est-ce à celui de la République ou de la monarchie ? Je me trompe, il tendait aux écueils ; car les pilotes divisés... (Légères rumeurs sur les bancs de la majorité.) Oui, divisés... car les pilotes divisés criaient, l’un : Vive Bourbon ! l’autre : Vive d’Orléans ! (Approbation à gauche et sur quelques bancs de la droite.)

M. Briffault. Très-bien, vous êtes tout à fait dans le vrai !

M. Flandin. J’ai dit que j’avais regretté les démonstrations de Satory. Je m’empresse d’ajouter que je les trouve provoquées.

Au sein de la commission, on a demandé à M. le ministre de l’intérieur s’il avait eu connaissance de quelque complot [p.168] légitimiste ou orléaniste. Il a répondu que non, qu’on pouvait compter sur son énergie pour les faire poursuivre, s’il en avait connaissance.

Eh bien, messieurs, si ces démonstrations n’ont pas été provoquées par des complots, par des conspirations, elles l’ont été par des démarches inconstitutionnelles, par des manœuvres et par des intrigues. (Assentiment à gauche et mouvements divers à droite.)

M. Léo de Laborde. Je demande la parole. (Agitation prolongée.)

M. Flandin. M. le ministre de l’intérieur, à qui l’on faisait un procès de tendance, a eu le bon goût, au sein de la commission, de ne pas parler des tendances des partis.

Mais, messieurs, moi simple représentant, je ne suis pas tenu ni à la même réserve, ni à la même circonspection.

A gauche. Parlez ! Parlez !

M. Thiers et plusieurs autres membres à droite. Parlez ! Parlez !

M. Flandin. C’est ce que j’ai l’intention de faire.

Une commission de permanence est nommée ; tout le monde sait que l’élément républicain n’y dominait pas ; mais enfin tous les membres nommés se devaient à leur mandat ; le devoir les enchaînait à Paris ; c’était là, en effet, qu’ils devaient remplir la mission qui leur était donnée. Que font-ils, ou que font la plupart de ses membres ? Ils quittent le lieu où siège la commission de permanence, et les uns de se rendre à Wiesbaden, les autres à Claremont.

Et notre honorable collègue M. Pascal Duprat...

M. de Mornay. Je demande la parole.

M. Flandin... L’honorable M. Pascal Duprat exprimait la pensée de tous, quand, dans son bureau, si je suis bien informé, il demandait à l’honorable M. Thiers s’il avait fait le voyage de Claremont (M. Thiers n’était pas de la commission de permanence) pour le salut de la République, et si l’honorable M. Berryer...

M. Thiers, de sa place. Monsieur, voulez-vous me permettre une observation ?

A gauche. Non ! Non ! N’interrompez pas !

M. Le président, à l’orateur. Ne vous laissez pas interrompre.

M. Flandin. Laissez-moi achever ; je n’en ai pas pour longtemps.

(M. Thiers insiste de sa place.)

M. Le président. M. Flandin ne permet pas l’interruption ; vous répondrez après ; le règlement est fait pour tout le monde.

(M. Thiers insiste encore.)

A gauche. A l’ordre ! À l’ordre !

M. Le président, à M. Thiers. Vous ne pouvez pas faire descendre de la tribune celui qui y est.

M. Thiers, s’avançant au pied de la tribune et s’adressant à l’orateur. Quand on cite un nom propre, il est convenable de laisser immédiatement répondre.

A gauche. A l’ordre ! À l’ordre !

M. Le président, à M. Thiers. Non, monsieur ; votre insistance est contraire à l’ordre.

M. Coyet-Dubignon. Vous manquez à tous les usages parlementaires, en refusant la parole à un homme que vous accusez. (Réclamations.)

M. Flandin. J’achève ce que je disais. Le même orateur, M. Pascal Duprat, demandait à M. Berryer si c’était également pour le bien et la prospérité de la République qu’il avait été à Wiesbaden.

M. Thiers. Je suis allé faire à Claremont... (Exclamations et cris : À l’ordre ! à gauche.)

M. Le président. N’interrompez pas, monsieur Thiers ! Tous ceux qui ont été ailleurs pourraient interrompre aussi.

(M. Thiers se lève, et, de sa place, prononce quelques paroles qui n’arrivent pas jusqu’à nous.)

A gauche. A l’ordre ! À l’ordre !

M. Le président. N’interrompez donc pas, monsieur Thiers ! Chacun aura la parole à son tour.

M. Flandin. Ne peut-on pas se demander, avec une sorte d’inquiétude, quelle impérieuse et urgente nécessité obligeait les membres de la commission de permanence à quitter leur poste, à déserter, un instant seulement, sans doute, mais enfin à déserter leur mandat ? Et quand, à côté de ces faits, on rapprochait des bruits auxquels je ne crois pas, mais auxquels d’autres pouvaient croire, quand on entendait dire : « On peut quitter la commission de permanence, le général veille ! » je demande, messieurs, si ces bruits, qui, pour moi, me touchaient peu, ne devaient pas produire une certaine sensation dans d’autres lieux. Je demande alors si, en effet, toutes ces tentatives prétendues, supposées, fausses, mais enfin ces tentatives de restauration monarchique ne devaient pas être une cause d’inquiétude et de défiance. Pour moi, je le déclare, je ne crois nullement à une restauration monarchique, de quelque couleur que soit son drapeau, et par conséquent ni les voyages à Wiesbaden, ni ceux à Claremont ne m’auraient le moins du monde ému ; mais pouvait-il en être de même partout ? Et quand on voyait ainsi les chefs de parti céder à ce que j’appelle des illusions, mais enfin à ce qu’ils appellent, eux, leurs espérances et leurs vœux, je demande si la situation était bien nette, bien franche de tous côtés, et ce que vous devez penser de cette espèce de provocation qui était faite à l’Elysée.

M. Cunin-Gridaine. Il y a des ministres qui sont allés à Claremont !

M. Le président. N’interrompez pas ; ils le savent bien !

Une voix à gauche. Cela n’excuse pas les autres !

M. Flandin. Je dis, messieurs, qu’on a pu croire que les velléités monarchiques s’effaceraient et s’évanouiraient au seul cri de Vive l’empereur ! On a pu le croire ; et, quant à moi, lorsqu’on nous raconte les démonstrations des revues de Satory et qu’on nous parle de ces bataillons qui, au cri de Vive Napoléon ! vive le Président ! Mêlaient le cri de Vive l’empereur ! Je suis convaincu que ces braves soldats, dans le fond de leurs cœurs, tous criaient : Vive la République ! (Rires ironiques à droite.)

Plusieurs voix à gauche. Oui ! Oui ! C’est vrai. (Nouveaux rires à droite.)

M. Victor Lefranc. Constatez qu’on rit de la République. (Bruit et agitation.)

M. d’Adelswaerd. Il n’y avait qu’un cri prohibé, c’était celui de Vive la République !

M. Flandin. Je ne me serais pas attendu à ce que le cri de Vive la République ! fût aussi agréable aux oreilles de nos honorables collègues qui m’interrompent par leurs rires et par leurs murmures.

A droite. Qui ? Qui ?

M. Flandin. Je n’ai pas besoin de les nommer.

M. Goyet-Dubignon, au milieu du bruit. On rit de votre phrase.

M. Flandin, à l’interrupteur. Comment, monsieur ! Que dites-vous ?

M. Goyet-Dubignon. Je dis que vous vous méprenez sur le sens des rires qui ont accueilli votre phrase.

M. Flandin. Je ne crois pas, monsieur Dubignon ; je ne veux nommer personne, mais j’en crois pouvoir comprendre la signification ; peu m’importe. Je reprends. Au sein de la commission, des explications ont été demandées sur les voyages auxquels je fais allusion ; on nous a répondu que ces démarches n’étaient autre chose, de la part de nos collègues, pour les uns du moins, qu’un témoignage de respect, un hommage de reconnaissance, de dévouement et d’amour...

Ces collègues, comme vous le voyez, messieurs, pratiquaient, suivant l’expression du rapport, le culte des souvenirs ; j’ajouterai le culte inoffensif des souvenirs. (Sourires à gauche.)

Mais à qui donc encore la commission voulait-elle faire la leçon lorsqu’elle ajoutait dans son rapport : « Il ne faut pas que le culte des souvenirs dégénère en un enivrement, qu’il égare les esprits et prépare des crises et des révolutions nouvelles ? » Et comment n’a t-on pas vu que c’était là sa propre condamnation ou celle de ses amis qu’on écrivait ainsi dans ces lignes du rapport ? Et je n’en veux, en effet, pour preuve que ce manifeste fameux que nous avons pu lire quelque temps avant notre rentrée dans cette enceinte ; je n’en veux pour preuve qu’un fait, un fait plus étrange encore, c’est-à-dire la présence au sein de la commission de permanence de trois ministres de la cour de Wiesbaden.

A gauche. Très-bien ! très-bien ! (Mouvements divers.)

Un membre à droite. Il ne peut pas y avoir de ministres à la cour de Wiesbaden !

M. Flandin. En présence de ces faits, je comprends, messieurs, parfaitement qu’il y ait eu une certaine émotion au sein de la commission de permanence, éprouvée par les membres de cette commission, républicains et constitutionnels. Je la comprends également chez les autres ; mais ne peut-on pas croire aussi et admettre qu’elle pouvait être, dans un autre sens, partagée à l’Elysée ? Et alors, comme il y avait là une équivoque, le Président de la République a voulu faire cesser tous ces doutes et ces défiances, et il a fait apporter à cette tribune ce qu’on a appelé avec raison le témoignage d’une éclatante et patriotique réconciliation.

On le rappelait hier, le message du 12 novembre, vous l’avez accueilli avec enthousiasme, avec des applaudissements, et, pour mon compte, je le déclare, je m’y suis rallié volontiers, car j’y ai vu ou j’ai cru y voir l’inauguration d’une politique plus conforme aux besoins de la République et aux vœux de la constitution. J’y ai applaudi aussi, car j’y ai retrouvé comme des inspirations qui pouvaient être puisées dans un autre document politique que vous avez pu connaître, et qu’une réunion de membres de cette Assemblées avait, à une certaine époque, publié, et au bas duquel vous lisiez le nom de l’honorable M. Gustave de Beaumont. (Chuchotements.)

Quelques voix. C’est le manifeste du Cercle constitutionnel.

M. Flandin. Le pays en a su gré à M. le Président de la République ; et quand on parle encore aujourd’hui, après l’acte significatif du 12 novembre, quand on parle aujourd’hui de tendance impériale, je dis, messieurs, que, par cette revue rétrospective, on oublie seulement une chose, mais une chose grave, c’est le serment, pour la seconde fois, prêté par M. le Président de la République, de fidélité à la constitution.

La commission a-t-elle eu moins tort quand elle a relié ensemble les deux autres faits : la profession de foi, la déclaration faite par M. le général Changarnier et la suppression de son commandement ? Le ministère devait à l’Assemblée compte des motifs de sa détermination. Ce compte, il vous l’a rendu ; il a donné ses motifs, il vous a dit que les circonstances dans lesquelles se trouvait placée aujourd’hui la capitale, la sécurité profonde dont elle jouit, ne comportaient plus l’existence du pouvoir exceptionnel et exorbitant qui avait été confié à M. le général Changarnier. Il vous a dit, messieurs, en vous montrant les décrets qui ont été rendus, qu’il avait, dans sa responsabilité, cru le moment convenable de faire cesser ce qu’il considérait comme un troisième pouvoir dans l’Etat, et que c’était là une des raisons principales qui avaient déterminé la suppression du commandement de M. le général Changarnier. Je dis qu’en entendant M. le ministre affirmer ce fait, si important, de la sécurité profonde de Paris, vous eussiez, libres de passions, vous eussiez à une autre époque, accueilli ces paroles avec bonheur ; car enfin le Gouvernement ne faisait que ce qu’une partie de l’Assemblée avait demandé depuis longtemps. Et l’honorable général Cavaignac ne craignait pas de dire qu’à cet égard il ne pouvait faire au ministère qu’un seul reproche : c’était celui de ne pas avoir pris plutôt cette détermination.

Je sais qu’on s’écrie que ce n’est là qu’un prétexte, que c’est une excuse, que ce n’est pas la vérité vraie, comme disait M. de Lasteyrie, et que le motif de la révocation de l’ancien commandant en chef de l’armée de Paris, c’est sa déclaration du 3 janvier, et qu’entre ces deux faits on prétend qu’il n’y a pas seulement des rapports de concomitance, mais des rapports de causalité, comme diraient des doctrinaires. (Interruptions.)

MM. les ministres ne peuvent pas empêcher qu’on ne croie pas à leur parole ; ils ne peuvent pas empêcher de dire qu’il y a deux vérités, ou même, dans un style encore plus parlementaire, qu’ils s’éloignent, qu’ils s’écartent de la vérité avec bonne foi. Mais si les déclarations si explicites de l’honorable général sont dépassées par les déclarations plus explicites encore des membres du cabinet que vous avez entendus à cette tribune, que vous avez entendus dans les bureaux, que nous avons entendus au sein de la commission ; si les déclarations du ministère sont plus explicites encore, comment pouvez- vous croire que c’est à cause de cette profession de foi que le général Changarnier aurait été frappé d’une révocation ?

Et d’ailleurs, l’affirmation de MM. les ministres, je ne peux pas la tenir pour suspecte par deux raisons. La première, c’est que je les crois gens d’honneur. On peut, en effet, différer avec eux sur la politique, sur la voie qu’ils suivent ; mais quand on connaît quelques-uns d’entre eux depuis plus de vingt-cinq ans, on ne peut pas s’empêcher de dire que ce sont d’honnêtes gens, dont l’affirmation ne peut pas être sans valeur sur un honnête homme, à moins, messieurs, que vous ne pensiez dire que les ministres, suivant le langage que j’emprunte encore à l’honorable M. de Lasteyrie, que les ministres ne soient... des membres de la société du Dix Décembre ! (On rit.)

Voix à droite. Des coquins !

M. Flandin. La seconde raison, c’est que les ministres étaient d’autant plus libres et dégagés de tout embarras et de toute gêne dans cette question, que la déclaration de M. le général Changarnier avait été précédée du message du 12 novembre de M. le Président de la République.

Il est une question que chacun de nous a pu se faire. Je me suis demandé si la position considérable de l’ancien commandant en chef de l’armée de Paris, et qui résultait du double commandement qui lui avait été confié, et aussi des services qu’il avait rendus, si cette position considérable n’était pas de nature à offusquer une haute susceptibilité. Je le dirai franchement, messieurs, j’aimerais mieux, pour mon compte, un pouvoir ombrageux et jaloux qu’un pouvoir trop tolérant. (Rumeurs.) J’aimerais mieux, et je parle ici sans application, j’aimerais mieux une courageuse injustice que la sujétion pusillanime à un nouveau maire du palais. J’avoue que ce serait, à mon compte, inaugurer la République de la plus fâcheuse manière que de l’inaugurer par un président fainéant. (Rires d’approbation et mouvements divers.)

Eh bien, messieurs, à côté de cette susceptibilité légitime et honorable, je me suis demandé encore s celle des ministres n’avait pas pu quelquefois aussi être heurtée par l’honorable général Changarnier. Depuis un an, quel est le spectacle que nous avons sous les yeux ? N’est-il pas vrai que souvent les succès du cabinet, dus en partie à M. le général Changarnier, ont été considérés comme des échecs pour le cabinet ? (Rumeurs diverses.)

Voix, diverses à gauche et à droite. Il fallait refuser la dotation !... L’Assemblée s’en serait parfaitement trouvée !... Et le pays aussi !

M. Mortimer Ternaux. M. Flandin était rapporteur.

M. Cunin-Gridaine. C’est le rapporteur de la loi qui parle là !

Une voix. — Manet alla mente repostum.

M. Flandin. A ceux qui nient ce que je viens d’avancer, je rappelle la loi des trois millions. (Rires et bruit.)

M. Mortimer Ternaux... Dont vous fûtes le rapporteur.

M. Flandin. J’allais le dire, et je m’en félicité. L’honorable M. Ternaux, allant au-devant, non pas de ma pensée mais de son expression, me dit : « dont vous fûtes le rapporteur. »

M. Mortimer Ternaux. C’est une rancune de rapporteur.

M. Flandin. ...Et dont je serais encore, si une autre était présentée, volontiers le rapporteur avec le même dévouement ; mais aussi résolu à la voler si j’apercevais qu’elle fût repoussée par une opposition concertée entre les deux partis monarchiques. (Exclamations.)

Une voix. Si toutefois vous en étiez nommé rapporteur !

Une autre voix. C’est un malheur que l’on vous évitera ! (Agitation.)

M. Flandin. Voilà la différence qui existe entre les honorables membres qui m’interrompent et celui qui a l’honneur d’être à cette tribune en ce moment : c’est que, pour moi, les questions de principes passent avant tout ; et si je défends le cabinet aujourd’hui, c’est parce qu’il a raison ; je ne le défendrai pas quand je croirai qu’il a tort. (Mouvement.)

Je disais, messieurs, que dans la loi des 3 millions le succès du cabinet avait, à vous tous, paru un échec. Et je ne veux pas rappeler à cette tribune les paroles que de toutes parts nous pouvions entendre sur l’immense position que M. le général Changarnier venait de conquérir par le vote parlementaire.

De là, messieurs, je passe rapidement à d’autres faits, au dernier même dont vous avez été comme moi les témoins ; je me demande, quoique MM. les ministres aient dit dans les bureaux et quoique l’honorable ministre de l’intérieur ait dit à cette tribune que déjà la révocation, ou plutôt la suppression du commandement était arrêtée, qu’elle n’avait été que retardée par la démission du cabinet ; moi messieurs, je me demande si, dans la séance du 3 janvier, le ministère a eu un succès ou un échec. Vous vous rappelez, messieurs, les interpellations apportées à cette tribune par M. Napoléon Bonaparte ; vous vous rappelez le cabinet tout entier vous demandant de renvoyer la discussion au lundi, puis au surlendemain, puis au lendemain ; chaque demande suivie d’un refus, d’un refus que M. le général Changarnier faisait voter par l’Assemblée... (Réclamations. — Allons donc ! Allons donc ! )

M. Tripier de Lozé. Vous blessez l’Assemblée ; c’est inconvenant !

M. Le président. L’Assemblée serait donc comme un régiment de l’armée de Paris. L’Assemblée ne manœuvre pas ainsi ; elle vote librement.

M. Flandin. J’ai dit mon impression.

M. de Vergeron. Elle est fausse.

M. Flandin. J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai éprouvé ; j’ai dit que le général Changarnier avait refusé le court ajournement qui était demandé, et que le refus du général Changarnier avait été ratifié par l’Assemblée. (Réclamations. — Murmures prolongés.)

M. Chapot. L’Assemblée votait et ne s’occupait pas de ce que faisait le général.

M. Barthélemy Saint-Hilaire. Quand un homme est présent, est-ce qu’il peut lui être défendu de répondre.

M. Flandin. Quel est donc, messieurs, le vrai sens de ce refus réitéré ? C’est celui-ci : L’interpellation avait pour objet un fait qui concernait M. le commandant en chef de l’armée de Paris. Vainement M. le ministre de la guerre vous déclarait qu’il n’était pas prêt ; qu’importe ! Le commandant en chef de l’armée de Paris est prêt, lui ; et si le ministre ne répond pas, il répondra.

Voix diverses. C’est tout simple ! —C’est exactement cela ! — N’était-ce pas lui qui était en cause ?

M. de Vergeron. C’est une question qui lui était personnelle !

M. Flandin. Eh bien, messieurs, ne voyez-vous pas que les interpellations, et c’a été le sentiment commun alors, que les interpellations semblaient passer par-dessus la tête de M. le ministre de la guerre, pour aller trouver celui qui, en définitive, était son inférieur, pour aller trouver le général Changarnier ?

Une voix. Mais puisqu’elles lui étaient adressées !

M. Flandin. Eh bien, je dis que cela n’était ni parlementaire, ni constitutionnel. Je dis que les ministres ont bien fait de donner leur démission ; et j’approuve une susceptibilité dont je me serais honoré moi-même.

A gauche. Pourquoi sont-ils revenus ?

Un membre à droite. Il ne fallait pas reprendre les portes-feuilles !

Voix nombreuses. N’interrompez pas ! N’interrompez pas !

M. Flandin. Nous allons voir, je ne puis pas répondre à tous à la fois, mais je n’oublierai pas votre interruption...

Une voix. Répondez tout de suite.

M. Flandin. Eh bien, je réponds tout de suite.

On me dit : « Il ne fallait pas reprendre les portefeuilles ! »

Messieurs, voyons ce que le ministère devait faire et ce qu’il a fait. Il devait d’abord, je le déclare, c’est ma pensée intime, il devait offrir sa démission au Président de la République, il devait lui dire : « La majorité semble... je ne veux pas que M. le Président croie que je conteste le moins du monde la dignité et l’indépendance de 1’Assemblée), mais les ministres devaient dire au Président de la République : « La majorité semble suivre M. le général Changarnier plutôt que le cabinet. En conséquence, comme nous ne voulons pas devoir la majorité à M. le général Changarnier, qui occupe une haute position, mais une position subornée cependant à celle de M. le ministre de la guerre (Mouvement), nous ne pouvons accepter une situation qui n’est pas, en effet, la vraie situation parlementaire et constitutionnelle. » Et alors, messieurs, que devait faire M. le Président ? Le cabinet est écarté, il est absent, il a donné sa démission ; M. le général Changarnier reste en face du président de la République. Je demande, dans cette situation grave, qui devait quitter la place. Je ne crains pas de répondre : Si, en effet, vous pensiez que le Président de la République conspirait, c’est le Président de la République. Mais commencer d’abord par dresser contre lui un acte d’accusation ; si vous ne l’osez, parce que le pays ne le voudrait pas, parce que les faits n’ont pas cette gravité, parce que vous auriez honte de le soumettre à la haute cour de justice ; si cela est ainsi, le Président de la République a pu alors, révoquant M. le [p.169] général Changarnier, dire à ses ministres : « Vous êtes libres, reprenez vos portefeuilles ; ce qui pouvait offusquer notre commune susceptibilité n’existe plus : le général commandant en chef n’a plus ce commandement si extraordinaire, si exorbitant qui en faisait, comme on l’a bien dit, un troisième pouvoir de l’Etat. » (Agitation en sens divers.)

Dans la séance d’hier, je n’ai pas été peu étonne d’entendre un de nos honorable collègues faire du haut de son banc cette observation à M. le ministre de l’intérieur : « Mais alors vous avez commis un acte d’ingratitude. » Comme si, pour prix des grands services rendus par M. le général Changarnier, on pouvait lui accorder la permanence d’un pouvoir exceptionnel exorbitant, et, disons-le, qui, se continuant, eût été extralégal, extraconstitutionnel ; comme si motivé uniquement sur les faits et sur les circonstances, il devait survivre aux faits et aux circonstances qui l’avaient motivé ; comme si, enfin, nous pouvions dire à un citoyen, quelque grand qu’il soit : Vous êtes nécessaire au repos du pays, vous êtes une garantie constitutionnelle, et à côté de la constitution nous allons créer, en votre personne ce troisième pouvoir ; comme au pouvoir exécutif, comme au pouvoir législatif, nous allons lui accorder la permanence ; ce sera le pouvoir militaire représenté par le général Changarnier.

Je dis que ce langage ne peut pas être sérieusement tenu, et s’il ne s’était agi que de s’associer avec la commission à l’éloge du général Changarnier, dans les termes mêmes du rapport nous l’eussions fait volontiers ; mais il nous était impossible de ne pas voir dans cet éloge une attaque indirecte contre le Président, contre le chef du pouvoir exécutif ; on faisait, par une manière détournée et qui n’avait pas de noblesse, car elle n’avait pas de franchise, on faisait ainsi ce qu’on n’osait pas faire en face ; et, comme le disait hier M. le ministre de l’intérieur, cette responsabilité qui devait remonter plus haut que les ministres, on avait soin, cependant, de la laisser planer exclusivement sur sa tête pour écarter prudemment tout conflit avec le chef du pouvoir exécutif.

Eh bien, messieurs, en accordant que la coïncidence des deux faits eût suffi pour motiver l’interpellation de l’honorable M. de Rémusat à cette tribune, est-ce qu’elle suffit pour autoriser ce qui vous est demandé par la commission ? Est-ce qu’il est vrai qu’il y a eu dans le pays et contre cette Assemblée un danger tel, une menace si considérable qu’il faille pousser ce cri, le cri de l’ancienne république romaine en péril : Caveant consules ! Car on ne vous demande pas moins. Et parmi ces propositions, n’était-il pas question d’offrir à l’ancien général commandant en chef, le fauteuil de la présidence, apparemment en destinant le commandement en chef de l’armée de Paris à notre honorable président ? (Hilarité générale et prolongée.)

M. Le président. C’est ce que j’ai dit à mes interlocuteurs. (Nouveaux rires.)

M. Flandin. Et, d’ailleurs, l’épée du général Changarnier n’est pas la seule au service de l’ordre, au service de la société, au service de l’Assemblée. Si le pouvoir législatif était en péril, ce que, pour mon compte, je ne crois nullement, je ne pense pas que l’Assemblée ait besoin des secours d’un homme de guerre ; et si, eu effet, un danger se manifestait, une menace éclatait, vous l’avez dit, et nous le disons avec vous, le général Changarnier n’a perdu la confiance de personne et son épée n’est pas brisée ! (Exclamations et rires sur plusieurs bancs.)

L’honorable M. Fresneau disait hier à cette tribune : Les pouvoirs parlementaires périssent de deux manières : par la violence ou par leur avilissement.

Je répondrai à M. Fresneau que la violence n’est redoutable que pour les pouvoirs avilis, et que telle n’est pas la situation de l’Assemblée.

Il y a une autre manière de se perdre, c’est de s’engager misérablement dans une voie d’opposition systématique (Allons donc !), de taquineries mesquines et incessantes, et par lesquelles, ce pouvoir qui les exerce devient bientôt antipathique au pays. Voilà ce que je craindrais si vous entriez dans la voie qui vous est proposée par la commission.

Maintenant, quand le Gouvernement explique son acte, quand il désavoue par tous ses organes de la manière la plus énergique, quand il désavoue tout sentiment hostile à l’Assemblée, que dis-je ? Toute pensée d’offense envers l’Assemblée, et cette déclaration, quand elle est aussi expresse, plus expresse que celle même qu’on exalte avec tant d’ardeur dans la bouche de M. le général Changarnier, je demande où il peut y avoir un péril de collision ? Je me trompe ici, quand je dis collision, car le rapport a bien soin de dire qu’il ne peut y avoir de collision entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif ; non ; mais, au lieu de déclarer franchement que les explications par lesquelles M. le ministre a désavoué les motifs supposés de la suppression de l’emploi du général Changarnier sont constitutionnelles, au lieu de reconnaître franchement qu’il a agi dans la limite de ses droits constitutionnels, sans sortir du cercle tracé par la constitution, on vous a proposé d’infliger à MM. les ministres un blâme ; et pourquoi ?

On reconnaît bien que le pouvoir exécutif avait le droit incontestable, dit la commission, de disposer des commandements militaires, mais on blâme l’usage qu’il en a fait.

Est-ce que c’est, messieurs, permettez-moi de le dire, quelque chose de raisonnable que ce qui vous est proposé ? Singulière position ! On vous dit, d’un côté, qu’on reconnaît le droit du Président de la République : oui, vous disposez des commandements militaires en toute liberté, incontestablement, dit la commission ; mais vous ne pouvez en faire usage qu’autant que cet usage aura notre approbation ; vous en ferez usage sous notre contrôle, suivant notre bon plaisir. (Rumeurs à droite.)

Un membre. Un usage qui n’offense pas l’Assemblée.

M. Flandin. Non, il ne faut pas dire : Vous en ferez un usage qui ne sera pas offensant pour l’Assemblée, puisque je viens de démontrer qu’il n’y avait pas offense pour l’Assemblée, qu’il y avait simplement, de la part du pouvoir exécutif, exercice régulier et opportun d’un droit conféré par la constitution.

Eh bien, permettez-moi de vous le dire, il n’y a dans ce procédé ni dignité ni justice. Je ne crains pas de le dire du haut de cette tribune, le coupable envers vous, le coupable, s’il y en a un, c’est le Président de la République. La commission, fidèle à des souvenirs monarchiques et à des fictions constitutionnelles, a voulu s’arrêter aux pieds du Président de la République, et ne s’occuper que de ses ministres. Eh bien, est-ce donc le ministre de l’intérieur Baroche qui a fait pousser les cris de Vive l’empereur ? Est-ce le ministre de l’intérieur Baroche qui, d’accord ou non avec M. Vaudrey, car il paraît qu’il y a eu dénégation à cette tribune au commencement de la séance...

M. Jules de Lasteyrie. Pardon, il n’y a pas eu dénégation des faits.

M. Vaudrey. Si ! Positivement.

M. Abbatucci. Il y a eu dénégation des faits que M. de Lasteyrie avait allégués.

M. Flandin. Je n’ai pas entendu M. Vaudrey ; mais qu’importe !

Est-ce le ministre de l’intérieur Baroche, de complicité ou non avec M. Vaudrey qui a fait servir les banquets dont on a parlé ?

La destitution de M. le général Neumayer, le remplacement du commandant en chef de l’armée de Paris, sont-ils des détails d’administration qui tombent sous la seule responsabilité du ministre, et quand le ministre de l’intérieur vous disait qu’il l’acceptait, lui, vous devez lui dire que cette responsabilité, si elle existait, devait remonter plus haut, parce que ce n’est pas, en effet, M. le ministre de l’intérieur qui, seul et de sa propre autorité, aurait ainsi supprimé l’emploi ou révoqué le commandement de l’honorable général Changarnier.

Pourquoi donc alors entre ces deux faits, entre ces deux actes, d’une part l’accusation, si les faits comportaient une pareille mesure, d’autre part le blâme, pourquoi opterait-on pour le blâme, pourquoi vous demande-t-on d’opter pour le blâme ? Pourquoi, messieurs ? Ne le voyez-vous pas ? C’est parce que, tout en se donnant une sorte de satisfaction pour une injure qu’on considère dans la réalité comme une injure personnelle, on veut, aux yeux du pays surtout, se garder de l’apparence d’avoir provoqué un conflit.

En d’autres termes, messieurs, ce sont les flétris et les flétrisseurs de la veille qui se réunissent aujourd’hui pour tâcher de flétrir un cabinet. Mais ils se trompent, la flétrissure ne peut exister qu’avec la justice et la sanction du pays, et comme la justice n’est pas pour eux, que le pays n’est pas pour eux, ils seront déçus dans leur espérance.

Plusieurs membres. Très-bien !

M. Flandin. Je persiste à demander l’ordre du jour pur et simple. (Mouvements divers. — Bruit prolongé.)

M. Le président. La parole est à M. Berryer. (M. Berryer monte à la tribune.)

Quelques membres. Monsieur le président, suspendez un moment la séance.

M. Le président. La séance est suspendue.

(M. Berryer quitte la tribune. — La séance, suspendue à quatre heures moins dix minutes, est reprise à quatre heures.)

M. Berryer. Messieurs, sans rentrer dans la discussion et dans le détail des faits, que je crois maintenant suffisamment connus et suffisamment appréciés par chacun dans le sein de cette Assemblée, sans négliger de répondre à des interpellations qui me sont personnelles, d’expliquer devant vous, devant mon pays, toute la conduite que j’ai tenue, sans illusion comme sans oubli de mes devoirs, je viens dire à l’Assemblée par quel ordre de graves motifs et par quelles considérations générales sur l’ensemble de notre situation, je suis décidé à m’associer au vote le plus sévère contre le dernier acte du cabinet. (Ecoutez ! écoutez !)

Je ne veux pas discuter la question du droit constitutionnel. Cette question n’est vraiment soulevée par personne. Et, d’ailleurs, bien mieux que moi, M. le ministre des affaires étrangères pourrait dire combien, sous la monarchie, l’exercice d’une prérogative incontestable, pour la simple révocation d’un chef de division, a soulevé dans la chambre des députés... (Rires prolongés d’approbation sur un grand nombre de bancs.)

Messieurs, je crains d’avoir à fournir une longue carrière ; je suis fatigué, je puis être exposé à déplaire à beaucoup de membres de cette Assemblée, peut-être même à quelques-uns de mes amis ; je demande donc à l’Assemblée, dans ce sérieux et profond débat, de m’interrompre le moins possible pour ne pas prolonger la trop grande durée de mon discours. (Parlez ! parlez !)

Je disais qu’un autre que moi dirait mieux combien une simple révocation de fonctions subalternes a causé, sous la monarchie, dans la chambre des députés, a soulevé dans le pays de sérieux débats et de vives animations.

L’acte du Gouvernement est condamnable, selon moi, parce que, à moins de fermer les yeux, il est évident qu’il se lie à une suite de faits qui manifestent une tendance trop réelle à précipiter un changement politique que je redoute, que l’on doit redouter pour la paix intérieure comme pour la dignité du pays au dehors (Très-bien !) ; qu’il faut redouter pour les souffrances publiques ; car si cette tendance persévérait, si cette entreprise s’achevait, elle ouvrirait sur nous un déluge de maux, un déluge de misères incalculables. Mais surtout, et quant à présent, dans la résolution des ministres, je vois un acte grave et condamnable, parce que, malheureusement, il doit avoir pour effet de déchirer la majorité. (Mouvement.)

Messieurs, nous en avons déjà la preuve dans ce débat. Nous vivons depuis trois ans de l’esprit et des actes de la majorité. Si le Gouvernement a été sage, si le pays s’est pacifié, si la prospérité, je veux dire si l’activité de l’industrie, du travail a commencé à renaître, on le doit à l’union, à la force, à l’influence, je n’hésite pas à le dire, à l’ascendant de la majorité. (Très-bien ! très-bien !) C’est donc un acte politique coupable que de se jeter avec témérité dans le péril de briser cette majorité salutaire. Et la première conséquence du mal, c’est de nous amener à une discussion anticipée dans des circonstances, et en présence de faits qui aigrissent les esprits, c’est de nous obliger à discuter avant le temps toutes ces questions qui touchent à notre situation, aux partis, à la constitution, à l’avenir. (Mouvement.)

Cependant, messieurs, quand des imputations, quand des accusations sont soulevées, une telle discussion est inévitable, elle est nécessaire. Nous avons tous besoin d’être ici, à côté les uns des autres, animés du respect de nous-mêmes, et du respect les uns des autres ; nous devons tous, tous être connus ; et, puisqu’on nous appelle à parler de toutes choses, le moment est venu de tout dire ; et que, devant le pays, notre juge à tous, toutes les intentions, toutes les convictions soient sincèrement examinées, sincèrement présentées, complètement connues ! (Sensation.)

Laissons de côté un langage antipathique à notre vie toute publique ; laissons de côté ces mots de conspiration, de complot, de conspirateur : c’est un mauvais langage, c’est un mauvais souvenir des plus mauvais jours. Ce qui se passe sous nos yeux, ce qui nous préoccupe tous, c’est l’activité, c’est la vie, c’est l’intelligence des partis, tels qu’ils existent, tels qu’ils doivent exister, tels qu’ils ont été faits par les événements que nous avons traversés par nos révolutions successives, la république, l’empire, la restauration, la royauté de Juillet. Ces partis, ils sont debout, ils sont en présence, et nous sommes à la veille du rendez-vous, à jour fixe, qui nous a été donné par la constitution elle-même pour la réviser, pour la modifier ou en totalité ou en partie ; est-ce dans une pareille situation que vous vous étonnerez des efforts de toutes les convictions honnêtes, de toutes les convictions inspirées par l’amour du pays, de toutes les convictions éclairées par l’expérience et par l’étude approfondie des besoins de la nation, que vous vous étonnerez de ce que vous appelez une agitation, une manifestation, un complot ? Non ! Non ! Il n’y a rien là, je le répète, qu’un des aspects de notre vie politique ; il n’y a rien là que le travail, l’agitation naturelle d’une société libre, mais encore dans un état, je n’hésite pas à prendre le mot, précaire et transitoire. (Agitation à gauche.)

M. De Lamartine. Je demande la parole. (Sensation.)

M. Berryer. Messieurs, ce dernier mot blesse...

M. Canet. Profondément même.

M. Victor Lefranc. Il éclaire.

Sur les bancs supérieurs de la gauche. Non ! Non ! Il ne nous offusque pas.

M. Berryer. Ce dernier mot blesse ; il a offusqué la commission elle-même.

M. Lanjuinais, rapporteur. Dans la bouche du Gouvernement !

M. Berryer. Veuillez ne pas m’interrompre, je vous prie.

Ceci est tellement grave que je demande la liberté de ma pensée pour ne rien vous cacher de ce que je dois et de ce que je veux dire.

Voix nombreuses. Parlez ! Parlez !

A gauche. Et ne cachez rien !

M. Berryer. Ecoutez-moi, je ne tairai rien. Qui veut avoir la liberté de parler, de scruter la conscience de ses concitoyens, doit avoir la dignité de tout écouter et de tout entendre avec calme. (Très-bien ! très-bien !)

Transitoire, oui ! Le mot ne vous plaît pas, je le crois bien ! Mais il faudrait fermer les yeux à l’évidence, mais il faudrait vouloir chercher sa sécurité, chercher sa satisfaction dans les mots et non pas dans les choses, pour trouver quelque chose de définitif dans notre situation actuelle. Vous le reconnaissez, vous, assurément, qui proclamez tous les jours que l’état dont vous voulez, ce n’est pas la constitution telle que vous l’avez, mais la république sociale ; et la nation tout entière, le 10 décembre, quand, par 6,500,000 voix, elle a élu celui qu’elle a élevé à la présidence, elle l’a fait sans crainte, elle l’a fait à l’aspect de tout ce qui a précédé le jour de l’élection ; elle l’a fait en se complaisant peut-être dans les souvenirs étroits qui lient invinciblement le nom de Bonaparte à la fin de la première république. (Mouvement.)

M. Pierre Bonaparte. Le nom de Napoléon ! (Interruption prolongée.)

M. Berryer. Et le Gouvernement lui-même, dans un message qu’on a tant applaudi, dans un message dont on a tant parlé, que dit-il ? De quoi parle-t-il, si ce n’est de l’instabilité des institutions que renferme la constitution, si ce n’est du besoin et du droit de la réviser ; si ce n’est, je reprends les termes, du changement des lois fondamentales ; si ce n’est enfin, c’est encore l’expression, de l’attente d’une volonté nouvelle de la nation ?

Messieurs, ne disputons plus sur les mots ; arrêtons-nous à la réalité des choses ; nous sommes dans une situation précaire et transitoire. (Mouvement en sens divers.)

On a dit que cet état de choses est celui qui nous convient, parce qu’il nous divise le moins ; oui, entre les partis debout ; mais il faut dire pourquoi, il faut le dire avec douleur, c’est que, dans la vérité, c’est l’absence ou plutôt la négation de tout gouvernement.

Un tel état de choses, il est évident, pour tout homme ami de son pays, qu’il ne peut pas se prolonger et qu’il ne se prolongera pas. (Quelques rires à gauche.) Cela est évident, c’est le plus grand de tous les périls ; car vous ne pouvez pas vivre de cette vie précaire, car vous ne pouvez pas engager une discussion un peu sérieuse sur vos intérêts, sur votre situation, sur votre avenir, sans ébranler profondément tous les pouvoirs, toutes les autorités publiques dans ce pays ; et sans la force, sans le respect, sans la dignité, sans l’ascendant des institutions, il n’y a aucun ordre possible de société sur la terre.

J’ai entendu dire tout à l’heure que cette situation de la République, il la fallait imputer aux hommes monarchiques, aux royalistes, et qu’il y a dans cette Assemblée un nombre immense d’hommes monarchiques, de royalistes comme je le suis. (Marques d’étonnement et rumeurs prolongées à gauche. — Adhésion sur plusieurs bancs de la droite.)

Un membre à gauche. On peut donc crier ici Vive le roi !

M. Berryer. Mais nous imputer cet état de choses, on n’en a pas le droit. Examinez notre conduite depuis trois ans... (Vive interruption à gauche.)

Voix diverses à l’extrême gauche. Que fait donc M. le président ?... Censurez donc, monsieur le président ! (Réclamations à droite.)

M. Berryer, s’adressant à la gauche. Allons ! Vous avez raison... Je donne raison aux interrupteurs.

M. Pelletier. Parlez-nous de vos amis les Autrichiens ! (Exclamations et murmures à droite.)

M. Baubin. L’heure de la révision n’est pas encore venue ! (Vive agitation et murmures sur les bancs supérieurs de la gauche.)

M. Berryer. Je donne raison aux interrupteurs.

M. Le président. Laissez donc la liberté de parler ; M. de Lamartine répondra.

M. Berryer. Personne ici ne m’a jamais entendu, sur mon banc, faire une seule interruption à un orateur ; personne, jamais ! (Murmures à l’extrême gauche.)

M. Le président. Laissez donc le président faire son devoir. C’est vous seuls maintenant qui troublez l’ordre. Respectez la liberté de la tribune.

Voix à l’extrême gauche. Comment ! On va nous censurer parce que d’autres crient Vive le roi !

M. Léo de Laborde, s’adressant à l’extrême gauche. Vous vous êtes déclarés socialistes à la tribune.

M. Le président, à M. Léo de Laborde. Vous voulez donc faire le pendant ? (On rit.)

M. Berryer. Je répète que l’on veut imputer aux hommes monarchiques cette situation de la République. J’ai mis trop de précision dans la forme, en parlant de mon royalisme, on ne peut s’y tromper, mais si vous voulez, je dirai : Royaliste dans mes convictions, dans mes opinions, comme je l’ai été, comme j’ai dû l’être pendant cinquante-huit ans de ma vie, jusqu’au mois de février 1848. (Mouvement.)

Je disais : Examinez notre conduite depuis le premier jour. Et, d’abord, qu’il me soit permis de dire que je n’ai menti à personne, que je ne me suis pas menti à moi-même, lorsque j’ai sollicité dans le département des Bouches-du-Rhône l’honneur de faire partie de l’assemblée constituante, j’ai dit, j’ai écrit, j’ai imprimé ceci : « La révolution nouvelle ne fait pas de moi un homme nouveau ; je demeurerai sous la République, comme sous la monarchie, profondément attaché au pays et vigilant pour les intérêts vrais du pays. »

Mais assis ici dans les rangs de la majorité, quelle a été notre attitude ? Que n’avons-nous pas fait pour soutenir, dans l’intérêt de la société ébranlée, menacée, que n’avons-nous pas fait pour soutenir le Gouvernement tel qu’il était alors ? Quel concours pour appuyer toute tentative de maintenir l’ordre ! Quel concours, pour ramener les affaires dans une sphère, dans un ordre de raison et dans une activité de travail ! Quel concours pour rétablir l’ordre dans les finances et empêcher des désastres à jamais regrettables ! Quel jour avons-nous manqué au pouvoir ? Quel jour ne l’avons-nous pas secondé, toutes les fois qu’il a exprimé des intentions honnêtes ?

Est-ce notre faute à nous, hommes monarchiques, comme vous nous appelez, si la commission exécutive a disparu, a été emportée dans la tempête du mois de juin 1848, dans cette terrible et déplorable catastrophe ? Est-ce notre faute, à nous, est-ce la faute de la majorité, si, du sein même de la commission exécutive, on est venu nous proposer, nous demander de lui substituer un pouvoir nouveau ? Et ce pouvoir nouveau, quel appui lui a-t-on refusé ? Quel secours ne lui a-t-on pas donné ?

M. Cavagnac. Je demande la parole.

M. Berryer. Quelle loi ne lui a-t-on pas accordée ? Que d’abandon, que de confiance dans le nouveau pouvoir ? Est-ce notre faute à nous quand toutes les forces lui étaient [p.170] remises pour la préservation de la société, pour la consolidation même de la République dont il était et dont il est un des plus sincères défenseurs, est-ce notre faute, à nous, si, au bout de cinq mois.... je ne veux pas ici offenser M. Président de la République, Dieu m’en garde ! j’ai pour lui une affection très-vraie, et qui date de longues années ; elle ne m’a pas déterminé à voter pour lui le 10 décembre, elle ne m’aveugle pas sur l’avenir qu’il se prépare ou sur l’avenir qu’il peut préparer au pays ; mais cette affection me ferait rougir, cette affection me blesserait intérieurement si je me laissais entraîner à lui adresser des paroles qui pourraient ressembler à un outrage ; je ne dis qu’un mot ; ce n’est pas notre faute à nous si, au 10 décembre, ce pouvoir nouveau ayant été soutenu, appuyé pour qu’il donnât toute garantie à la société française et à la République ; ce n’est pas notre faute si la nation, à une immense majorité, a remplacé par un nom, par un grand nom, embrassant ainsi comme une ombre d’hérédité, a remplacé, dis-je, une valeur personnelle très-éclatante et tout à fait incontestable. (Très-bien ! très-bien !)

Et, je le demande à ces hommes qui ont traversé le pouvoir depuis 1848, s’ils jettent leurs regards sur le passé, en se rendant compte de leur conduite, je ne dirai pas en se laissant aller à l’ambition, mais en envisageant la possibilité de revenir au maniement des affaires, croient-ils donc qu’ils retrouveront jamais dans une Assemblée un concours plus sincère, plus loyal, plus constant que celui qui a été donné par la majorité ; ne sentent-ils pas, malgré eux, en pénétrant dans les entrailles du pays, en voyant ce qu’il y a au fond de cette vieille France qui ne date pas de trois ans, qui date de quatorze siècles, au fond des habitudes, des mœurs, des besoins de cette nation française, ne sentent-ils pas que, malgré eux, malgré la noblesse, la générosité de leur âme, ils seraient entraînés, malgré eux, je le répète, dans un système de violence et peut-être bientôt de spoliation devenu nécessaire pour briser les obstacles ? Oui, malgré eux, les plus honnêtes gens ouvriraient la porte au socialisme... (Sensations diverses.)

A gauche. Ah ! Voilà !

M. Berryer. Je ne prononce pas ce mot pour entrer dans une discussion tant de fois agitée au sein de cette Assemblée.

Pour moi, j’appelle socialisme cet assemblage de théories vulgaires, insensées, épuisées, qui se sont produites dans tous les siècles, chez tous les peuples, toutes les fois que les forces de la société ont été affaiblies, amoindries, impuissantes ; j’appelle socialisme cet état de mensonge qui fait appel aux plus détestables passions, qui menace tout, en attaquant et la propriété, et la religion et la famille, et cela par une conséquence nécessaire, c’est qu’en effet il demande la transformation absolue, la ruine de la société... (Rires ironiques à l’extrême gauche. — Vif assentiment sur les bancs de la majorité.)

A droite. Vous pouvez rire, mais c’est bien cela.

M. Berryer. Nous avons vu ce danger, nous le voyons encore ; nous ne nous laissons pas endormir par un moment de calme obtenu par de si pénibles efforts et de si généreux dévouements ; nous ne songeons et nous n’avons songé qu’à une chose, à constituera consolider, à organiser la résistance, la résistance au nom de tous et dans le seul intérêt de la société... (Rires et murmures à gauche.)

A ces mots, je vous entends : « La résistance, c’est la pensée rétrog[r]ade, c’est la pensée routinière ; nous voulons le progrès, nous demandons le progrès. » Eh bien, laissez-moi vous dire ma pensée tout entière, sincèrement, telle qu’elle est arrêtée irrévocablement dans mon esprit, depuis que je vois les choses de ce monde et la vie politique.

Le progrès, pour une vieille société, agrandie, enrichie par le développement de tous les intérêts, par la rivalité de toutes les possessions et de toutes les aptitudes à posséder, dans une telle société, le progrès réel, le progrès unique, c’est la puissante union des libertés publiques et d’un pouvoir fort et incontesté. (Murmures approbatifs.)

Voilà le progrès des sociétés vieillies, il n’y en a pas d’autres, tout le reste est mensonge, tout le reste est péril, tout le reste mène une société à la mort. (Sourdes rumeurs. — Silence ! Silence !)

Oui, telle a été notre conviction ; le gouvernement parlementaire, nous avons voulu le maintenir, nous voulons le défendre, et pour le présent, et pour l’avenir ; nous ne connaissons pas d’autres ressources au pays, et tous mes efforts, pour ma faible part, tous mes efforts ont été d’assurer l’union de ces éléments divisés de la société, de former un point d’appui, une armée de résistance, en rassemblant tout ce qu’il y a d’intelligence honnête, active dans ce pays, tout ce qu’il y a d’hommes éclairés et expérimentés, tout ce qu’il y a d’hommes possesseurs d’intérêts légitimes, de les unir, oui... ; et si l’on veut, oubliant les divisions que les révolutions passées ont faites, si on veut surmonter les ressentiments, les préventions que ces révolutions ont pu jeter dans les cœurs, de cette hauteur, messieurs, on voit trop clairement que dans notre patrie, si menacée et si malheureuse, il n’y a de divisions réelles qu’entre les hommes et non point entre les choses ; qu’il n’y a de divisions que dans des vues, des situations particulières, mais qu’il n’y en a point sur le fond des pensées, sur le fond des intentions, sur le fond des principes, qui doivent dominer et protéger cette société. Oui, demander l’union, demander la fusion, pour dire le mot, de tous les partis que les événements passés ont irrités les uns contre les autres, c’est vouloir restituer à la société les forces qui lui appartiennent, et qu’elle ne peut reconquérir que par notre accord le plus complet.

Oui, il n’y a pas ici de légitimistes ou d’orléanistes, ou de républicains modérés ; il n’y en a pas un qui conteste maintenant et qui repousse un seul des grands principes fondamentaux d’un gouvernement représentatif et régulier ; il n’y a personne parmi nous qui soit en désaccord sur aucun de ces principes : égalité devant la loi, liberté de conscience, séparation de l’ordre civil et politique, égalité, admissibilité à tous les emplois, à tous les avantages sociaux. Oui, nous le voulons tous, et c’est pour cela que nous devons nous unir pour réaliser les garanties pratiques, les garanties permanentes de ces droits, de ces libertés, de ces intérêts, dans un gouvernement constitutionnel et parlementaire. (Vive approbation à droite. — Très-bien ! très-bien !)

Les divisions ! Les divisions ont appauvri et affaibli la France, mais elles ne l’ont pas anéantie. Il y a encore des cœurs assez généreux pour se mettre au-dessus des préoccupations particulières, au-dessus des intérêts étroits des partis, pour n’envisager que l’intérêt général de la nation, pour n’envisager que l’intérêt du pays, sentir par où on se touche, par où on se comprend, par où on est uni d’intention, de volonté, de convictions, et constituer ainsi une armée vigoureuse qui résiste au nouvel envahissement des barbares sur l’Europe. (Acclamations chaleureuses sur les bancs de la majorité. — Bravos et applaudissements. — Exclamations ironiques et murmures à gauche.)

J’en conviens, les grands et terribles événements de 1848 ont opéré déjà ce rapprochement en partie ; mais je veux dire toute ma pensée (Dites ! dites !) : ce rapprochement entre les partis, il a été fait plutôt en vue du péril imminent que par un sentiment de mutuelle confiance, que par un sentiment profond de la nécessité, c’est-à-dire de cette vérité que nous nous sommes, dans l’intérêt commun de la France, éminemment nécessaires les uns aux autres. C’est cette nécessité qu’il faut faire sentir, qu’il faut démontrer ; c’est ce besoin de mutuelle et entière confiance qui nous doit unir et qu’il faut fortifier de jour en jour.

Quelle politique, quelle conduite faut-il tenir ? (Mouvement redoublé d’attention.)

Cette politique, la voici : cette politique, c’est qu’il faut resserrer les liens de la majorité par une résolution commune, par une résolution sincère de ne pas devancer la marche des événements, par la volonté ferme, par la volonté loyale de ne pas prétendre ni dominer ni surprendre ce pays au nom d’un parti. (Très-bien ! très-bien !)

Ce qu’il faut pour renouer cette majorité qu’on déchire, c’est de fuir, c’est de détester, au nom du pays, toute politique de récrimination ; ce qu’il faut, c’est de montrer à tout homme honnête qu’on veut marcher vers un avenir où il se sentira dans la plénitude de sa dignité personnelle. (Très-bien ! très-bien !)

Voilà la politique qu’il faut suivre sans conspiration, sans intrigues, sans tentatives apparentes ou cachées : c’est vers ce but qu’il faut marcher, et laisser la France juge de ses vrais intérêts, libre et maîtresse de ses destinées. (Approbation à droite.)

Messieurs, cette politique est la mienne et celle de mes amis.

Voix nombreuses à droite. C’est vrai ! C’est vrai ! — Bravo !

M. Berryer. Cette politique, j’ai épuisé tous mes efforts, mais Dieu me donnera des forces, afin de l’inspirer à tous ceux qui sont ou qui furent mes amis, à tous ceux qui sont encore ou qui ont été mes adversaires.

Vous me parlez de conspirations, vous me parlez de complots, eh ! Vraiment, je n’en ai pas fait d’autres ! Mon travail, dans le but de constituer ainsi la majorité, de la consolider, de former, je le répète, cette armée de résistance ; mon travail dans ce but est patent, il est public. Vous parlez de voyages à Wiesbaden, de voyages à Claremont, de conspirations ! Oui, pendant que des membres illustres de cette Assemblée allaient au lit de mort du vieux monarque qu’ils ont servi, pendant qu’ils allaient partager ou les anxiétés ou les douleurs de jeunes princes qu’ils ont aimés, et qui ont eu cet avantage que nos soldats les ont vus à Saint-Jean-d’Ulloa, à Mogador, à Constantine... (Acclamations sur plusieurs bancs.)

Une voix à l’extrême gauche. Et à Waterloo ! (Hilarité générale. — Longue interruption.)

Un membre à droite. C’est une infamie !

Un autre membre. Dites plutôt une absurdité !

M. Berryer. ... Pendant qu’ils cédaient aux inspirations d’un souvenir reconnaissant, auxquelles je ne reproche pas à plusieurs de MM. les ministres d’avoir obéi eux-mêmes (Ah ! ah ! — On rit. — Très-bien !), moi, messieurs, laissez-moi toute ma liberté et toute ma franchise, moi, messieurs, pendant ce temps, j’allais, avec un grand nombre de mes amis, voir un autre exilé qui est étranger à tous les événements accomplis dans ce pays, qui n’a jamais démérité de la patrie, qui est exilé parce qu’il porte en lui le principe qui, pendant une longue suite de siècles, a réglé en France la transmission de la souveraineté publique ; qui est exilé parce que tout établissement d’un nouveau gouvernement en France est nécessairement contre lui une loi de proscription ; qui est exilé, enfin, laissez-moi le dire, parce qu’il ne peut pas poser le pied sur le sol de cette France, que les rois ses aïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le roi ! (Vive approbation à droite. — Exclamations, murmures et rires ironiques à gauche.)

Mais ne croyez pas que je veuille dire qu’en me rendant à Wiesbaden, j’aie seulement obéi à un sentiment d’attachement, de respect ou de sympathie ; non ! Non ! J’ai fait autre chose ; j’ai fait plus : j’ai fait un acte politique dont je veux rendre compte. (Marques d’attention.)

Oui, je suis allé... Ecoutez-moi jusqu’au bout ; la très-bonne foi est une grande puissance dans notre pays. (C’est vrai !) Le respect de la bonne foi est une grande élévation du caractère national. (Très-bien ! très-bien !) Les réticences, les malentendus, messieurs, font les défiances, les préventions, les haines, c’est-à-dire sont la source de tous les maux publics. Ecoutez-moi donc ! (Nouvelle approbation.)

Oui, je suis allé faire à Wiesbaden un acte politique. Oui, avec mes amis, j’ai porté à Wiesbaden cette politique à laquelle je vous ai dit que j’avais dévoué ces trois dernières années, et que je n’abandonnerai pas tant qu’il me restera un souffle de vie ; cette politique d’union de tout ce qui est honnête, de tout ce qui est respectable dans mon pays, avec un entier oubli de tous les dissentiments, de toutes les luttes, de toutes les divisions passées. (Nombreuses marques d’assentiment à droite.) Oui ! Au nom de la société française, j’ai été y porter cette politique ; mais ma besogne était faite, l’œuvre était accomplie : j’ai trouvé dans le cœur du prince tous ces sentiments, tous ces principes, toutes ces pensées, toutes ces convictions. (Agitation et rumeurs à gauche.)

M. Aubry (Du Nord). Il n’y a pas de prince ici ! Dites : M. de Chambord !

M. Berryer. Il n’est plus sous vos lois, vous l’avez exilé, je l’appelle par son nom !

A droite. Très-bien !

M. Berryer. Oui ! Il a dans le cœur, il a dans la tête cette détestation des complots, des conspirations, des guerres civiles.

Ne parlez pas de trames secrètes : lui et ses amis ont besoin de respirer à l’air libre, au grand air, à découvert. (Approbation à droite.) Ne parlez pas de conspiration ; non, non, il n’y a pas de tentatives de restauration subreptice.

Croyez-vous donc, messieurs, que celui qui n’a connu que les douleurs des demeures royales, soit si impatient d’y rentrer, au risque d’appeler sur le pays des malheurs et des désastres qui le feraient maudire ? (Rumeurs et rires ironiques à gauche.)

A droite. Attendez le silence ! — Très-bien ! Très bien !

M. Berryer. Et croyez-vous qu’il soit un ami dévoué qui puisse lui conseiller ce jeu terrible et coupable ? Non ! Je le répète encore une fois, non ! Je l’atteste sur l’honneur que j’ai dans mes veines, non ! Il n’y a rien eu autre chose à Wiesbaden que cette pensée, que cette déclaration, qu’il fallait unir dans l’oubli de toutes les révolutions, de toutes les dissensions passées, les bons vouloirs et les intelligences honnêtes de ce pays ; qu’il fallait déraciner de tous les cœurs les ressentiments, les haines, les préventions que les malheurs passés y ont fait germer. Voilà le compte rendu complet, vrai, de notre voyage à Wiesbaden ; tout autre compte rendu est altéré ou complètement dénaturé. (Vive adhésion sur une grande partie des bancs de la droite. — Quelques applaudissements s’y font entendre. — Des rumeurs et des interpellations confuses éclatent sur les bancs supérieurs de la gauche.)

Plusieurs membres. Et la circulaire ! Et le ministère !

Plusieurs voix à droite. Ne répondez pas !

M. Le président, s’adressant à l’extrême gauche. N’interrompez pas ! Choisissez un orateur qui répondra ! (On rit.)

M. Berryer. S’il faut répondre, je ne veux pas que d’un coin de cette Assemblée, que d’une partie quelconque de cette Assemblée, que de la bouche d’hommes à côté desquels je siège, il sorte d’interpellations puériles et ridicules. Je viens de vous en faire la révélation : dans toutes nos conversations, dans tout notre langage, il y a eu l’abandon de toutes prétentions, le sacrifice de tout intérêt de parti, pour ne songer qu’à l’union, à la fusion qui seule peut protéger la société française (Rumeurs à gauche), et on vient vous présenter l’idée que des hommes qui ont rejeté le pouvoir à eux offert dans des temps plus stables, auraient été solliciter je ne sais quel pouvoir ridicule, insignifiant et vain ! (Mouvement à gauche.) Ah ! Vraiment, vous n’honorer pas suffisamment, vous ne respectez pas suffisamment des hommes auxquels vous accordez cependant quelque peu d’intelligence et quelque peu de bon sens !

Je ne répondrai pas à cette supposition d’un ministère créé, je ne répondrai pas à ce qu’on a dit de manifestes, de circulaires. J’en ai dit assez en faisant un compte rendu vrai. Voulez-vous que j’ajoute ? Eh bien, je vous dirai tout. Si vous avez lu avec intelligence le document dont vous me parlez, vous devez être bien convaincus que ce n’est pas à moi qu’il faut en demander compte. Ce document, vous lui avez accordé, on a voulu lui attribuer une importance à laquelle il n’avait aucun droit ; et, pour tout dire en un mot, si M. le comte de Chambord avait cru qu’il fût utile, qu’il fût temps de dire à la France ses sentiments, ses convictions, ses inspirations, il n’aurait emprunté ni le nom, ni la pensée, ni le langage de personne. (Vive approbation sur plusieurs bancs de la droite. — Nouveaux rires à l’extrême gauche.)

Je résume donc cet examen de notre situation, et ce que je viens de dire sur les complots et sur les voyages : il n’y a au fond de tout cela, je le répète, que la vie, l’action libre et patente des partis, des partis à la veille du jour fixé pour la révision et la modification totale ou partielle de la constitution ; il n’y a pas autre chose dans les efforts de ces hommes que vous appelez monarchiques, il n’y a pas autre chose que la résolution de former, de maintenir dans son entier une majorité liée par la communauté de principes politiques, dans l’intérêt de la véritable liberté. (Rires à gauche.) Oui, j’ai pu vous parler avec précision, en évitant toute équivoque, j’ai pu vous parler avec liberté, pourquoi ? C’est parce que la majorité, sous la République, a su comprimer les excès, les violences ; la tribune serait muette sans nous. (Rumeurs et rires à gauche. — Approbation à droite.)

Maintenant, MM. les ministres n’ont-ils pas commis la témérité coupable d’exposer cette majorité à un déchirement ? (Mouvement.)

Je crois à leur bonne foi quand ils me protestent de leurs efforts pour la reconquérir et la rallier ; je crois à leur bonne foi ; mais ils n’ont pas plus de bonne foi, ils n’ont pas plus de droiture, ils n’ont pas plus de sympathie dans cette Assemblée que le ministère qui a précédé le 31 octobre ; mais ce ministère, avec sa bonne foi, avec sa droiture, avec son talent, avec ses sympathies dans l’Assemblée, a été renversé par une prétention d’omnipotence personnelle. (Mouvements en sens divers.) Et je dis à l’Assemblée : Arrêtez-vous au premier pas ; si la majorité qui sauve la société française est brisée ; si elle est scindée, comme je le vois en contemplant l’agitation et les votes divers au sein de la commission, et les frémissements qui ont régné sur ces bancs depuis deux jours ; si elle est brisée, je déplore l’avenir qui est réservé à mon pays ; je ne sais pas quels seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aurez des successeurs ; ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des législateurs muets, (Vive agitation. — Très-bien ! très-bien ! — Réclamation au banc des ministres.)

M. Vieillard. Vous n’avez pas le droit de dire cela !

M. Le ministre de l’intérieur. N’ayez pas peur !

M. Berryer. Encore une fois, je n’accuse, écoutez-moi bien, je n’accuse les intentions, les projets de personne dans cette enceinte (Exclamations. — Rires sur plusieurs bancs.) Non, je ne vois qu’une chose, c’est la marche, c’est la puissance, c’est la domination des événements, si la digue de la résistance ne reste pas debout. C’est là ce que j’entrevois, et je disque si la majorité de cette Assemblée est brisée, nous aurons à subir en France ou le mutisme qui nous sera imposé par une démagogie violente, ou le mutisme qu’un absolutisme absurde tentera de faire peser sur le pays.

A droite. Très-bien ! très-bien !

(L’honorable orateur, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations de ses amis.

La séance reste suspendue pendant un quart d’heure ; il règne dans l’Assemblée une grande agitation.)

[…]

REPRISE DE LA DISCUSSION.

M. Le président. La parole est à M. de Lamartine.

M. De Lamartine. En écoutant cette voix éloquente et passionnée chez qui la chaleur même du sentiment fait éclater, comme vous l’avez vu, les pensées les plus secrètes, je me suis cru reporté aux grandes luttes des coalitions de 1840 : c’étaient les mêmes hommes, les mêmes voix, les mêmes doctrines. (Très-bien ! — Rumeurs.)

M. Berryer, avec la franchise qui le caractérise et dont je l’honore, a saisi cette grande occasion pour planter loyalement, je le crois, constitutionnellement, et j’en rends honneur à la République, le drapeau des principes monarchiques. C’est à nous, non pas de planter, mais de maintenir d’une main ferme le drapeau de la République. (Très-bien ! — Bravos à gauche !)

Malgré les accusations, je me trompe, malgré les insinuations habiles, profondes, souvent injustes, que le grand orateur a fait rejaillir contre le principe de la République, je ne pouvais m’empêcher, en l’entendant, de réfléchir [p.171] en moi-même et de me dire que si quelque chose pouvait me confirmer plus que je ne l’avais été au moment suprême, plus que je ne l’étais encore il y a un moment, dans la conviction qu’une grande et honorable république, un terrain commun pour tous les partis, était la ressource indispensable, était une nécessité salutaire pour le pays au lendemain des ruines que deux monarchies avaient accumulées sur la France, cette séance m’y confirmerait davantage. (Très-bien ! très-bien !)

En effet, à voir ces luttes ardentes, acharnées, et, je le regrette, combinées de quelques grands partis dans cette Assemblée, à voir ces partis se mesurer à la tribune et finir par se replier tous sur ce terrain commun d’une république nécessaire à tous, il est impossible de ne pas reconnaître, (l’honorable M. Berryer le reconnaît pour un jour, nous le reconnaissons pour plus longtemps, nous le reconnaissons pour un temps qu’il appartient à la Providence seule de nous mesurer) ; il est impossible, dis-je, de ne pas reconnaître que le terrain d’une république assez forte pour supporter pareil langage, d’une république assez magnanime, assez tolérante, assez sûre d’elle-même pour applaudir quand ils déroulent, comme dans la bouche de l’honorable orateur, à côté des plus fausses doctrines, les plus généreux sentiments ; une république assez large, et seule assez large, sachez-le bien, pour contenir dans son arène pacifique les luttes de ces grands partis : républicains, ultrarépublicains, constitutionnelles, impérialistes, monarchistes d’une couleur, monarchistes de l’autre, est le seul terrain vital du pays. Il était indispensable, il était de la sagesse élémentaire d’un homme d’Etat, comme il a été du sentiment général de ce pays, au moment où il a été consulté, de proclamer la trêve de Dieu entre ces partis (Très-bien !), et de laisser, dans le sein de la seule République, cette arène libre, inviolable, pourvu que le Gouvernement ne soit pas attaqué dans son essence, de laisser exposer librement, et avec applaudissements même, les sentiments les plus contraires à son principe, mais souvent les plus sympathiques à sa générosité.

Voilà dans quels sentiments, moi-même, j’ai entendu l’honorable M. Berryer, et dans quels sentiments je viens lui répondre. (Très-bien ! très-bien !)

Mais pour qu’un état pareil dure, pour que cette situation soit véritablement la nôtre, pour que nous puissions, sans faire trembler le sol sous nos pas, sans même ébranler, ainsi que vous le voyez tous les jours, l’appréciation si timide et si fugitive des affaires publiques ; pour que nous puissions discuter face à face, sans voile, sans réticence, les sentiments qui nous dominent tous dans la grande crise que vous nous avez faite, il faut que la République dure, il faut que ce Gouvernement se consolide, et qu’il se consolide de telle sorte qu’aucun de ces éclats de foudre passagers qui traversent en ce moment l’horizon n’ait assez de puissance pour ébranler dans sa véritable base, dans le suffrage universel, dans l’esprit public, votre souverain et le nôtre, la confiance que le seul nom de la République a rétablie dans ce pays-ci après une catastrophe révolutionnaire. (Très-bien ! très-bien ! — Mouvements divers.)

L’honorable M. Berryer faisait tout à l’heure un monopole de gloire et d’honneur à son parti, de ce gouvernement de publicité et de paroles franchement réciproques les uns contre les autres.

Je suis convaincu, messieurs, et je n’ai pas besoin pour cela de faire de concessions oratoires à mon honorable et éloquent adversaire ainsi qu’à ses amis, je suis convaincu qu’il existe depuis trente-cinq ans, en France, un amour invincible, une passion glorieuse et légitime du gouvernement représentatif, et qu’il ne serait donné qu’à des gouvernements indignes du nom de gouvernements de rendre cette tribune muette. (C’est vrai !) Mais il vous disait que c’étaient les efforts réunis de la seule majorité qui avaient reconstitué cette tribune.

Permettez à la République, messieurs, de ne pas accepter au profit d’un seul parti ce monopole de la parole humaine. Non ! le lendemain même de la République, le lendemain du jour où des passions irréfléchies, où ces passions dictatoriales, que nous voulons combattre ensemble, demandaient le monopole de la pensée, le monopole de l’élection, le monopole et bientôt le silence de la tribune, il s’est trouvé des hommes, et ces hommes étaient des républicains, messieurs ; il s’est trouvé des hommes pour revendiquer, avant tout, par-dessus tout, le droit de la parole nationale, l’élection par le suffrage universel, la souveraineté empruntée, jusque dans ses dernières profondeurs, à l’âme même du dernier citoyen de cette République, et pour relever à l’instant, au péril de notre vie, sachez-le bien, pour relever quelques mois plus tôt cette tribune, d’où devaient partir contre nous, plus tard, de si amères et de si écrasantes accusations. (Approbation sur plusieurs bancs.)

A gauche. Non pas écrasantes, injustes !

M. De Lamartine. Je quitte un moment l’honorable M. Berryer, qui, entraîné par le sentiment qui le domine, a passé par-dessus la question spéciale qui nous préoccupe en ce moment : je touche, en deux mots, car votre attention est fatiguée par tant d’éloquence, je touche à la question spéciale.

Messieurs, quelle est la situation ? Mon Dieu ! je veux imiter ici complètement, mon honorable adversaire m’en a fait la loi, la franchise absolue de l’honorable M. Berryer ; je veux ? Comme lui, dépouiller ces vaines draperies de tribune, écarter tous les voiles, toutes les préfaces qui masquent les situations ou les hommes ; j’aurai le courage de tout dire.

Eh bien, messieurs, ainsi que l’honorable M. Berryer, ainsi que beaucoup d’hommes monarchiques, et que la presque unanimité des hommes républicains dans cette enceinte, ce n’est pas sans appréhension, sachez-le bien, ce n’est pas avec une joie intime et secrète que j’ai vu le suffrage universel de mon pays, à son troisième acte, aller chercher, Pour personnifier en lui la première magistrature de cette République, le nom quelque glorieux qu’il soit de Napoléon. Non, messieurs, je l’ai vu avec une secrète répugnance... Avec une secrète répugnance, je me trompe... J’avais avoué quelques jours plus tôt ma répugnance à haute voix, à cette tribune. La seule rigueur que l’histoire aura peut-être à reprocher à cette main, c’est d’avoir non pas signé la proscription, Dieu arrête à jamais entre nous de pareilles paroles ! Mais d’avoir signé l’éloignement prudent, modéré, tempéré et momentané de l’homme sur le nom duquel je craignais que, par un prestige naturel, rayonnant de tant de gloire, la raison du pays ne vînt un moment à s’égarer. (Mouvements divers.)

Il n’y avait donc pas, messieurs, de prévention élyséenne, pour me servir du mot à la mode dans cette discussion, dans mon esprit. Il y avait pas de faveur, ni même peut-être de justice préconçue, dans mon esprit, à l’égard du Président de la République. Eh bien, cependant, quand le suffrage universel, la loi de M. Berryer et la nôtre, qu’il le sache bien, car nous avons tous les deux un tribunal d’appel ; quand le suffrage universel s’est prononcé à son gré, dans sa liberté, dans son prestige, dans sa prudence, pour le nom que, moi, j’aurais écarté, j’ai dû faire ce que vous avez fait, vous, ce que doit faire tout bon citoyen, quand il a proclamé lui-même la loi de son pays ; c’est a lui de s’y soumettre religieusement avant tout ; j’ai reconnu le droit, et peut-être, bien qu’en ne le reconnaissant pas avec la faiblesse de mon intelligence, en le reconnaissant du moins avec cet instinct qui domine les situations, j’ai reconnu peut-être une certaine sagesse, une certaine hauteur de vues dans le choix que le suffrage universel avait fait. Dans tous les cas, j’ai dit : Mon devoir comme bon citoyen, mon devoir comme homme qui veut, avant tout, faire prédominer dans son pays, par l’intelligence du salut commun dont je parlais tout à l’heure, le principe et les formes de la République, est de reconnaître et de soutenir tant qu’il restera dans son droit constitutionnel le Président qu’elle a nommé par le suffrage universel. Non-seulement je me suis soumis à cette élection, mais je jurai en moi-même que je le défendrais tant que je le croirais dans sa situation légitime devant l’Assemblée législative, devant le pouvoir souverain dont il n’est, selon moi, que le premier organe et la plus haute expression exécutive dans la nation. (Approbation à gauche.)

Ce que j’avais dit, je l’ai fait. Je n’ai pas voté de cette main pour le nom de Napoléon comme Président de la République ; mais, du jour où il a été voté, mon cœur d’homme dévoué à la nation et à la République s’est dit à l’instant : J’envisagerai ses actes comme si j’avais voté pour lui, avec la même indépendance, sans aucune espèce de prévention contre lui ; s’il affecte des souvenirs d’empire qui feraient dévier la liberté, qui nous pousseraient, non pas à une seule chute, mais qui nous pousseraient à une véritable cataracte de révolutions dont la République a établi, selon moi, la digue pour la France et l’Europe... (A gauche. Très-bien ! très-bien !)

Eh bien, que se passe-t-il aujourd’hui ? Le jour s’est levé pour moi, je n’ai pas fatigué la tribune de ma présence, sachez-le bien, et personne dans cette Assemblée, quelque répugnance qu’il ait pour mon nom ou pour ma personne, ne se rend plus de justice que moi-même ; dans ma situation envers l’opinion, je n’ai pas fatigué la tribune de ma présence, je me suis tenu dans l’ombre qui m’appartenait, je me suis tenu à l’écart comme un bon citoyen, ne montant à cette tribune que dans les occasions où la République me paraissait courir de véritables dangers ; pourquoi ? Non pour aller disputer une misérable part d’influence et de pouvoir que j’ai depuis longtemps et sciemment abdiqués, mais pour lui apporter dans ses périls, dans ses crises, le faible secours de mon vote, de ma parole et de mon influence sur quelques amis, voulant et devant, par honneur comme par patriotisme, toutes les fois que la République serait en jeu, me présenter pour prendre ma part de ses dangers et pour prendre aussi ma part de la grave et longue responsabilité qui pèse sur mon nom et que j’accepte. (Mouvement prolongé en sens divers.)

Je vous disais, messieurs, que cette circonstance de crise pour la République, elle était venue, selon moi, aujourd’hui et hier. Je déclare très-sincèrement, et après mûre réflexion, et c’est là ce qui a déterminé mon vote et ma résolution dans cette affaire ; je déclare que, depuis les journées les plus critiques de 1848, aucune crise ne m’a paru encore aussi grave que celle que nous traversons et qui va dépendre tout à l’heure du vote que vous allez porter. (Sensations diverses.)

Messieurs, nous ne combattions alors que des forces débordées, que des forces désorganisées, que des forces anarchiques de leur nature, mais nous avons à combattre aujourd’hui ce qu’il y a de plus puissant, de plus irrésistible et de plus entraînant dans le cœur humain, nos propres passions, messieurs, nos propres susceptibilités excitées sciemment jusqu’à la colère, afin que, des coups de cette colère, nous en venions à frapper, non pas un principe ennemi, mais le principe même qui, du moins, nous reste, et auquel nous pourrions, d’un jour à l’autre, rallier, ainsi que s’est ralliée la majorité, et sur un principe aussi saint et aussi ami de l’ordre que le sien, nous pourrions rallier, dis-je, toutes les forces de la République, qui, bien loin de s’anéantir, comme le disait M. Berryer, qui, bien loin de passer à la condition d’un gouvernement précaire, transitoire et de circonstance, passe de jour en jour, sachez-le bien, dans ce pays à l’état de conviction, de nécessité et de durée.

A gauche. C’est vrai ! très-bien ! très-bien !

Une voix (du même côté). Approuvez donc encore le ministère.

M. De Lamartine. Messieurs, que vous a-t-on apporté ?.... Mais j’ai besoin de vous dire d’abord, et je demande pardon de cet épisode de discussion, puisque M. Berryer a parlé de lui, il me sera permis sans doute de dire un seul mot de moi-même, j’ai besoin de dire d’abord que je n’ai point envisagé, dans cette question, le ministère, le cabinet, la marche quotidienne de l’administration ; s’il s’était agi, à mes yeux, d’une question ministérielle, j’aurais pu me rallier à ceux qui blâmaient beaucoup d’actes du ministère, car je les blâme encore. Certes, je ne fais point politique commune avec ceux qui ont scindé, amputé le suffrage universel jusqu’à lui enlever une partie de sa force.... (Vive approbation à gauche.) Je ne fais pas politique commune avec ceux que la majorité a suivis dans un très-grand nombre d’actes exorbitants, excessifs, selon moi, de préservation de l’ordre, et qui allaient jusqu’à un mot que je m’étais abstenu de prononcer jusqu’à présent, jusqu’à une véritable réaction contre le principe même de la République, le suffrage universel.

Ce ne sont pas des considérations transitoires, fugitives, secondaires comme celles des actes successifs d’un cabinet, qui ont frappé et gouverné ma pensée. Pour moi, cette question a été ce qu’elle est, c’est qu’elle a été, c’est qu’elle sera dans la conscience de la France, c’est qu’elle sera dans la conscience de l’Europe, c’est qu’elle est au fond de vos âmes, ne vous y trompez pas, et ne feignez pas de vous y tromper surtout, une véritable question d’Etat, voilà son mot, une question pratique de constitution, une question de concours ou de conflit du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, c’est-à-dire un scission, et la plus déplorable des scissions entre les deux pouvoirs dont l’union et l’harmonie, écrites dans notre constitution, mieux écrites encore dans la raison de chacun d’entre vous, sont la première loi et la nécessité première du Gouvernement que nous pratiquons.

Qu’a-t-on apporté pour entraîner l’Assemblée législative à un vote confus, qui confondrait dans une boule de la même couleur des pensées aussi diverses que celles de l’honorable M. Berryer tout à l’heure, et que celles, je l’espère, de la majorité de cette Assemblée ? On vous a dit : Il y a une conspiration à l’Elysée, il y a des symptômes impérialistes qui ont douloureusement et réellement, je ne le nie pas, pendant un certain nombre de mois, affligé ce pays, inquiété l’esprit public, tourmenté cette acceptation, plus ou moins sincère de tous les esprits, de la constitution. On vous a dit : Il y a une commission de permanence. Cette commission, elle a vu, elle a signalé des choses plus que répréhensibles, des choses qui, si elles existaient dans leur esprit comme dans leur lettre et dans leur apparence, seraient de véritables trames ourdies contre la représentation nationale, seraient des crimes contre la République ; des choses que, si elles existaient, vous seriez coupables de flétrir seulement dans un misérable blâme appliqué au ministère d’hier, qui n’est encore connu que par un seul acte, mais que vous devriez saisir corps à corps, flétrir et poursuivre dans un véritable acte d’accusation. (Assentiment à gauche.)

Eh bien, messieurs, quels sont ces actes ? Je les ai examinés avec la même attention que la commission de permanence ; je les ai, dans des écrits politiques et à la même époque, au 12 novembre, signalés à mon pays, non pas comme des crimes, mais comme de mauvais symptômes, comme des tendances vraisemblablement fausses, mais en apparence dangereuses, coupables, comme une désorganisation de la discipline dans l’armée, comme une espèce de popularité...

Plusieurs voix. Ah ! Ah !

M. De Lamartine. Laissez-moi dire toute ma pensée.

L’honorable M. Berryer vous a accoutumés à la franchise ; il en a trouvé le droit dans sa parole. Permettez-moi d’en trouver le droit dans mes sentiments.

Comment discuterons-nous une question si complexe, si nous ne sommes pas d’une complète franchise, et si nous ne nous disons pas chacun à chacun par quels motifs et dans quels sentiments nous votons.

Je disais donc que j’avais été comme vous, comme la commission de permanence, affecté, douloureusement affecté de ces symptômes ; que je n’avais pas attendu, dans la faible sphère de publicité et d’influence qui m’appartient, que cette tribune fût rouverte pour les signaler au pays, pour les dénoncer à l’indignation et au soulèvement des esprits républicains du pays, si ces tentatives étaient aussi réelles qu’on nous les avait signalées. Eh bien, messieurs, il ne m’appartient pas aujourd’hui d’y pénétrer ; je ne veux pas y pénétrer plus avant. J’accorderai même, si vous le voulez, qu’il y a des noms qui conspirent, passez-moi le mot ; il y a des situations telles, si rapprochées de souvenirs fâcheux pour la liberté, il y a des personnalités dont le peuple confond si aisément les deux natures, qu’il ne faut pas s’étonner, je vous le disais en commençant, qu’il y ait autour de ces personnalités, autour de ces noms, aux environs de ces situations, des partis... je me trompe, non pas des partis... le parti bonapartiste ne méritera jamais ce nom, en France, depuis la République ; mais des souvenirs posthumes, téméraires, imprudents, alléchés par des amorces d’empire, et semant ainsi au dehors et au grand détriment de celui qu’ils croient servir, semant des préoccupations, des amorces au peuple et aux soldats, amorces au peuple et aux soldats sur lesquelles vous avez bien fait, sur lesquelles nous faisons bien de placer le pied avec énergie, pour qu’il n’en soit plus question. (Rires d’assentiment sur plusieurs bancs, mêlés de murmures sur d’autres.)

Mais pendant que la commission de permanence (et ici je prie l’Assemblée de contenir un moment encore son attention et ses murmures ; je veux tout dire aussi), pendant que l’opinion publique, pendant que moi-même, pendant que la commission de permanence répandaient ainsi ces soupçons plus ou moins légitimes dans le pays, les laissaient transpirer à travers les murs, les laissaient remonter jusqu’au premier magistrat ou autour du premier magistrat de la République, le pays aussi, messieurs, s’inquiétait, s’agitait intérieurement et soupçonnait de son côté ; il y avait des soupçons de tous les côtés. Certes, j’ai été bien loin, et, à cet égard, mes preuves sont faites : au moment où la presse attaquait avec le plus de vivacité la composition et les actes de votre commission de permanence, comme une conspiration attentatoire, non pas de fait, mais de sentiment, à la conservation de la République, je la défendais ; je disais ce que je crois la vérité, qu’alors même que les sentiments des honorables membres qui la composaient seraient impatients d’un autre gouvernement que le gouvernement républicain, il y avait quelque chose en eux de plus fort que leurs sentiments : c’était leur honneur, c’était le mandat que vous leur aviez donné ; qu’il y avait dans le pays quelque chose de plus fort encore que leurs sentiments, que votre mandat et que leur honneur : c’était l’impossibilité, c’était la nécessité fatale de venir se briser contre cette puissance de 36 millions d’âmes qui constitue aujourd’hui la seule et véritable garde de l’Assemblée législative et des lois. Sachez-le bien, ne la cherchez pas dans un homme, quand les institutions vous l’ont donnée dans le suffrage universel et dans la souveraineté de l’opinion. (Très-bien !)

Messieurs, si je ne partageais pas ces soupçons alors, me permettrez-vous de vous dire avec franchise que, ne les partageant pas encore à l’heure où je parle, je puis, néanmoins, comprendre, et parfaitement comprendre que d’autres, dans le pays, quels qu’ils soient, soit dans la nation, soit dans les pouvoirs, les aient partagés ; que ce mot de conspiration involontaire, que l’on faisait retentir, que l’avant-dernier orateur faisait retentir à cette tribune, n’a pas retenti en vain dans le cœur du pays, et qu’il y a excité de véritables et graves susceptibilités parmi les vrais amis de la République. Et, en me demandant à moi-même si ce sentiment était fondé, si c’était là une de ces susceptibilités ridicules sans aucune ombre de fondement qu’il fallait renvoyer à la dérision publique, j’ai été amené à examiner moi-même quels étaient les motifs d’ombrage de cette opinion ignorante qui s’inquiétait autour de nous, tandis que nous, plus près du foyer de la commission de permanence et de l’Assemblée, nous ne partagions en rien ses inquiétudes ; et j’ai entendu des hommes politiques, des hommes capables, des hommes qui ne peuvent être soupçonnés des préjugés et des ombrages républicains que vous pouvez nous attribuer à nous, mais des hommes qui voient clair dans les situations politiques, je les ai entendus ; un entre autres, il y a peu de jours, me disait ceci ; je vous demande la permission de vous le rappeler, et de recommander la méditation de ses paroles à ceux des membres de cette Assemblée qui croient que, dans notre pays, dès qu’on a crié à la résistance à l’empire, tout est dit, et que derrière cette résistance à l’empire, à un empire idéal et impossible dans le moment où je parle, il ne peut pas se cacher, je ne dirai pas d’autres conspirations, mais d’autres tendances tout aussi périlleuses, tout aussi fatales, et tout aussi hostiles à la République. (Très-bien ! très-bien !)

Il me disait donc :

Si je voulais conspirer, si je voulais saper un gouvernement parlementaire et faire entrer par la brèche un gouvernement monarchique dans un pays à passions vives et à imaginations surexcitées, qu’est-ce que je ferais ? Je commencerais par profiter de l’absence d’une grande assemblée politique, d’une assemblée qui résume en elle tous les droits, toute la souveraineté de mon pays ; j’établirais en son absence, quoi ? Un résumé muet, muet, entendez bien, de ce grand cœur de la souveraineté publique ; je le composerais non pas par portions égales, comme cela devrait être, car enfin, dans un moment d’absence de la souveraineté, elle pourrait être éclipsée par une seule portion de l’assemblée ; non pas par portions égales de majorité et de minorité ; mais, au lieu de la composer ainsi, non ! je la laisserais composer exclusivement par la préférence d’estime et d’opinion des noms les plus transcendants, des hommes individuellement les plus honorables, les plus éloquents, les plus habiles ; mais, des hommes aussi les plus notoirement attachés (vous l’avez entendu tout à l’heure, je ne calomnie pas de si nobles paroles), des hommes les plus notoirement attachés par cœur, entendons-nous bien ; non point par déloyauté, non point par trame, par esprit, mais par cœur, par regret, par souvenir honorable, aux monarchies qui ont disparu du sol. Et quand cela serait fait, que ferais-je encore ? Je passionnerais le comité représentant l’assemblée, j’animerais cette commission de permanence au moyen de délations, de révélations puisées souvent aux sources les plus mal accréditées, pour ne pas dire les plus ignobles ; je la passionnerais contre le pouvoir exécutif qui représenterait la République ; et quand cela [p.172] serait fait encore, quand j’aurais accumulé ainsi tous les éléments de suspicion, de révélation et de haine contre la première magistrature républicaine de mon pays, je scellerais mes procès-verbaux ! (Exclamations et rires. — Mouvement prolongé.)

Un membre. C’est de la calomnie !

Un autre membre. C’est un apologue !

M. Le Lamartine. Je disais qu’après avoir recueilli ainsi dans un silence respectueux tous les renseignements, toutes les révélations, tous les symptômes, tous les ombrages les plus malveillants contre le premier magistral de la République, je scellerais mes procès-verbaux et je dirais au pays.... (Nouvelle interruption.)

Laissez-moi parler, la commission de permanence a eu assez longtemps la parole, il faut qu’elle écoule aussi la vérité.

M. Monet. La vérité, mais pas la calomnie !

M. De Lamartine. Je disais que cette commission dont je parle scellerait ensuite ses procès-verbaux par prudence, je n’en doute pas, par générosité, comme elle a affecté de le dire à cette tribune, et j’emploie cette expression parce que le mot a été répété trois fois ; je ne l’entends pas dans un mauvais sens, mais dans le sens d’une répétition qui appuie sur les paroles.

Me[s]sieurs, la commission de permanence, en agissant ainsi par prudence, qu’aurait-elle fait dans un pays où la curiosité, s’attachant aux choses politiques, suppose facilement des crimes là où elle voit du mystère ? Elle aurait démesurément grossi la portée des actes, les ombrages, les révélations des fautes, des mauvais actes du Gouvernement pendant l’absence de la chambre. Et puis, après cela, que ferais-je, lorsqu’un message de réconciliation, lorsqu’un message que les républicains les plus difficiles ont accepté avec applaudissement. ...

M. Charras, avec force. Non ! (Exclamations à droite.)

M. Viellard. Il n’y a qu’une protestation.

M. Charras. C’était de l’hypocrisie ! (Bruit.)

M. Baroche, ministre de l’intérieur. On vient de dire que le message était de l’hypocrisie...

M. Charras. Oui ! (Vives rumeurs.)

M. Le président. Je vous rappelle à l’ordre, monsieur Charras.

M. Le ministre de l’intérieur. Au nom du Gouvernement, je prends acte (Bruit. — Agitation.) Qu’on n’oublie pas que le message est signé par le premier magistrat de la République, et que c’est lui qui l’a présenté à l’Assemblée.

Voix nombreuses. A l’ordre ! À l’ordre, M. Charras !

M. Le président. Ce que vous demandez est fait ; M. Charras a été rappelé à l’ordre. (Le bruit continue.)

M. De Lamartine. Messieurs, une voix de ce côté...

Voix nombreuses au centre et à droite. Nous demandons le rappel à l’ordre ! A l’ordre, M. Charras !

M. Le président. Vous demandez ce que le président a fait à l’instant même. M. Charras a été à l’instant rappelé à l’ordre.

Quelques membres à droite. La censure !

Plusieurs membres à l’extrême gauche. Rappelez-nous aussi à l’ordre, monsieur le président !

M. Schoelcher. Nous pensons et disons comme M. Charras !

M. Le président. Je rappelle à l’ordre tous ceux qui disent la même chose.

Une cinquantaine de membres des bancs supérieurs de la gauche se levant. Tous ! Tous !

M. Le président. Je vous rappelle à l’ordre, tous autant que vous êtes. (Agitation.)

Les mêmes membres. Tous ! Tous !

M. Le président. Donnez vos noms au Moniteur.

Les mêmes membres. Oui ! Oui !

M. Le président. Vous les donnerez, et on vous connaîtra nominativement au moins. (Les interruptions et le bruit continuent à gauche.)

Je vous le répète, choisissez parmi les interrupteurs un orateur qui vienne répondre à M. de Lamartine ou à tout autre. Vous ne savez que crier en commun ; c’est le gouvernement par les clameurs. (Vives réclamations et protestations des membres siégeant sur les bancs inférieurs de la gauche, contre les membres de l’extrême gauche.)

M. De Lamartine. Quand je disais tout à l’heure que les républicains les plus susceptibles parmi ceux que je connais, je ne parle pas de ceux qui protestent, avaient cru et avaient dû croire à la loyauté du message intervenu du Président de la République à l’ouverture de cette session, des voix m’ont répondu qu’elles ne croyaient pas à cette loyauté. Je réponds, moi, que je crois toujours, quand un homme élevé à cette hauteur profère, sans y être obligé, un nouveau serment à la République, et quand, en y manquant, il aurait pour démenti, non pas seulement vos voix, mais les voix de l’histoire et de la postérité. (Très-bien ! — Mouvement prolongé d’approbation.)

Un membre à l’extrême gauche. Qu’est-ce que c’est que ça ? (Exclamations et rires sur les bancs supérieurs de ce côté.)

M. De Lamartine. Je disais, messieurs, que ces ressentiments, ces outrages, ces accusations, s’étaient tues depuis quelque temps, s’étaient amorties en apparence profondément pendant les premières semaines de notre session. Mais, au premier acte, au premier mouvement, je ne dirai pas même de résistance, mais de sensibilité donné par le pouvoir exécutif, à l’instant même ils ont éclaté de nouveau ; on a enlevé le sceau des procès-verbaux de la commission de permanence.

L’honorable M. de Rémusat, dans une indignation courageuse, est monté à la tribune et est venu vous demander... (Sourires et chuchotements sur plusieurs bancs.)

Si vous m’interrompez à toutes les paroles, vous me forcerez, non pas à descendre, je ne descends jamais, mais... (Parlez ! parlez !)

Je disais, messieurs, et si vous aviez attendu la fin de ma phrase, vos murmures n’auraient pas éclaté ; je disais : avec une indignation courageuse, car il faut toujours un grand courage à un homme politique pour apporter le signal de la scission et du conflit entre les deux grands pouvoirs du pays. (Très-bien ! très-bien !)

Je disais que l’honorable M. de Rémusat est venu vous demander, quoi ? Il est venu vous demander ce que j’ai caractérisé dans mon bureau, et mon bureau m’a approuvé, car c’est pour cela qu’il m’a invité à monter à cette tribune ; il est venu vous demander la création d’un véritable comité de recherches de je ne sais quels griefs, quels motifs d’accusation contre le pouvoir exécutif, griefs anonymes même dans les propositions, dans les résolutions que la commission que vous avez nommée était chargée de vous présenter.

Eh bien, si les différentes phases que je viens de vous énumérer arrivaient à leur résultat fatal, résultat que nous détournerons, j’espère, par le sentiment, qui nous anime tous, du salut de la République, du salut de la société, dans lequel nous confondons nos pensées ; si, dis-je, ces différentes phases arrivaient à leur résultat fatal, que se passerait-il ? Vous seriez une Assemblée législative seule devant le pays, ayant en face de vous un pouvoir exécutif annulé, paralysé, amputé dans son action légitime (Mouvement) ; vous auriez une suspension terrible de gouvernement dans le moment même où le pays attend avec le plus d’impatience les actes d’un gouvernement nouveau.

Savez-vous ce que je vois, moi, pour résultat suprême d’une pareille suspension ? Une Assemblée législative changée ainsi en véritable pouvoir omnipotent, en convention de royalistes, passez-moi le mot (Légère agitation), en convention de partis qui avouent leurs sympathies pour toutes les monarchies. Il arriverait inévitablement qu’au bout d’un certain temps, un de ces grands orateurs que vous entendiez tout à l’heure, et que vous applaudissiez, parce que le péril était éloigné de cette tribune, mais dont la voix alors ferait trembler nos institutions sur le sol, viendrait vous dire, et vous dire avec vérité : Vous ne pouvez pas rester ainsi ; une convention, c’est une dictature ; une dictature est une tyrannie : la France, à ce degré de liberté où elle est arrivée, et de pratique du gouvernement parlementaire, a besoin d’un autre pouvoir exécutif. Alors une des monarchies qu’on a signalées tout à l’heure passerait par la brèche pour s’asseoir à la place de la République. (Rires et agitation sur divers bancs.)

Messieurs, depuis le message que s’est-il passé ? Je vais en faire un examen bref, mais avec la même sincérité que j’ai apportée dans mon examen des actes contre le pouvoir exécutif.

Vous étiez dans cette situation : la commission de permanence soupçonnait le pouvoir exécutif ; le pouvoir exécutif, de son côté (je n’en sais rien [On rit], je n’ai pas eu de conférences avec lui, quoi qu’on en ait dit), le pouvoir exécutif, de son côté... (Murmures. —Interruption.)

En vérité, messieurs, je ne conçois pas ces murmures. Qu’avons-nous pour nous défendre de vous, si ce n’est la parole ? Et, si vous nous la disputez, où sera la loyauté de la lutte entre la République et les monarchies ? (Marques d’approbation à gauche.) Vous nous parlez de la tribune muette...

Une voix à l’extrême gauche. La République n’est pas à la tribune en ce moment.

M. Victor Lefranc. Non, pas la vôtre, république ; Dieu veuille que nous n’ayons que celle dont parle l’orateur !

M. Canet. Nous ne voulons que celle-là. (Agitation.)

M. De Lamartine. Je disais que la situation, au moment du message, était celle-ci : La commission de permanence soupçonnait, ou paraissait soupçonner le pouvoir exécutif ; le pouvoir exécutif paraissait ou pouvait soupçonner la commission de permanence ; enfin, le pays, la République, le fond de la nation soupçonnait profondément la commission de permanence elle-même. (Dénégations sur quelques bancs à droite.)

A gauche. C’est vrai !

M. De Lamartine. Voilà la vérité, messieurs. (Agitation et bruit.)

Depuis ce temps que s’est-il passé ? et je date l’examen que je fais en ce moment-ci à la tribune du dernier message ; je le date de ce message, parce qu’il y aurait, selon moi, mauvais vouloir et danger politique à remonter plus haut, quand une réconciliation est scellée par une déclaration si solennelle de fidélité à son devoir et à la République ; eh bien, depuis cette date, que s’est-il passé ? Pas un seul acte du pouvoir exécutif qui ait pu avoir pour résultat le moindre froissement de la dignité de l’Assemblée législative tout entière (et je dis avec raison tout entière), pas un seul acte qui ait été un nouveau symptôme de cette conspiration impérialiste dont nous parlait tout à l’heure l’honorable M. Mauguin. (On rit.)

Plusieurs voix. Vous voulez dire M. Berryer.

M. De Lamartine. C’est évident. Pas un seul acte du pouvoir exécutif, sortant de la limite de ses attributions constitutionnelles, qui ait pu donner à l’Assemblée législative tout entière le moindre droit, le moindre prétexte de voir une atteinte à son indépendance ou à sa dignité. Au contraire (car si on veut être juste, il faut envisager les deux faces de la question), au contraire, non pas, sans doute, de la part de l’Assemblée législative, mais de la part du bureau de cette Assemblée, j’ai vu, moi, impartial témoin, j’ose le dire, de la situation du pouvoir républicain, quel qu’il soit, pourvu qu’il s’appelle la République, j’ai vu avec douleur un fait qui a vivement frappé, ému l’opinion publique, et qui, à moins de se dépouiller de tout sentiment et de dépouiller les autres de tout sentiment de susceptibilité humaine dans leur personne, dans leur orgueil le plus légitime, devait vivement impressionner le pouvoir exécutif. (Ecoutez ! écoutez !) Je veux parler, messieurs, d’une affaire scandaleuse, mais dont le scandale est si énorme, qu’à mes yeux il dépasse la portée du mot ; je devrais plutôt l’appeler un honteux chiffon de police, indigne d’être ramassé par le dernier agent de la plus vile police dans les ruisseaux d’une capitale : vous comprenez qu’il s’agit de cette accusation d’assassinat contre l’honorable général Changarnier et contre le digne président de l’Assemblée. (Mouvements divers.)

Messieurs, je ne veux pas sonder ce mystère, non pas d’iniquité, mais ce mystère de ridicule. (Très-bien !) Il n’y a pas un d’entre nous qui n’ait porté sur ce fait le même jugement. Cependant lorsque (je dois le croire, je n’en sais rien) lorsqu’ému par le sentiment de ses devoirs envers la justice, ému aussi par le sentiment de son respect envers l’Assemblée législative, le pouvoir exécutif est venu, bien naturellement (je l’aurais fait à sa place, et je l’aurais fait en m’inclinant respectueusement devant l’Assemblée, digne d’être servie par d’autres organes), lorsque le pouvoir exécutif est venu demander au bureau de cette Assemblée de se dessaisir d’un homme, d’un magistrat de police qui lui paraissait vraisemblablement peu digne des hautes attributions qui lui étaient affectées, c’est-à-dire de s’interposer avec un œil vigilant, avec une main prudente, entre ce qu’il y a de plus susceptible au monde, le contact des deux pouvoirs ; lorsque, dis-je, le pouvoir exécutif est venu demander au bureau que M. Yon fût remplacé par un autre magistrat de police, le bureau de l’Assemblée législative, ému par un motif que j’ignore aussi, et que je n’ai pas compris jusqu’à ce jour, a répondu : Non ! Et ainsi, aux yeux du pouvoir exécutif, et, ce qui est plus déplorable, aux yeux du pays lui-même et de l’opinion impartiale, qu’est-il arrivé ? Il est arrivé ceci : que l’Assemblée législative, non pas offensée, mais, au contraire, saluée, servie intentionnellement dans sa dignité, a déclaré qu’elle ne voulait être servie, surveillée et défendue dans ses fonctions de police que par ce magistrat, qui avait été accusé d’avoir menti à la justice. (Vives réclamations à droite. — Agitation prolongée.)

Quelques voix. C’est vrai !

D’autres voix. C’est faux !

M. De Lamartine. Eh bien, messieurs, qu’a fait cependant le pouvoir exécutif, quel grief a-t-il élevé de son côté, quelles plaintes a-t-il fait entendre à cette tribune ? Aucune ; il s’est tu ; il a dévoré en silence un acte qui, si j’eusse été ministre du pouvoir exécutif, m’aurait à l’instant fait donner ma démission devant une Assemblée qui m’aurait respecté assez peu pour me renvoyer le magistrat de police que j’aurais jugé incapable de personnifier sa dignité. (Très-bien !)

Où nous mèneront des tentatives pareilles et aussi obstinées de conflit, de refus de concours au pouvoir exécutif ? Je vous l’ai dit tout à l’heure, elles nous mèneront inévitablement à une scission que je considère comme la chose la plus fatale, je ne dirai pas seulement à la République, représentée dans sa constitution actuelle tout entière, mais à la société elle-même que vous avez défendue, disiez-vous tout à l’heure, oui, mais que vous avez défendue par qui ? Par les organes de la constitution, et avec les éléments qui vous ont été donnés par le suffrage universel et par la constitution elle-même ; vous arriveriez à une de ces scissions fatales, soit que vous demandiez par voie indirecte et par le renvoi de ce nouveau cabinet qui n’a pas fait encore un acte... (Réclamations à droite.)

M. Favreau. Comment, il n’en a pas fait !

M. De Lamartine. Je déclare qu’à mes yeux, comme aux yeux des deux honorables orateurs qui m’ont précédé à cette tribune, l’acte de suppression du commandement de l’armée de Paris, et de ce commandement réuni à celui de la garde nationale, est un acte du pouvoir exécutif personnifié ; et, quant à moi, dans mes doctrines constitutionnelles, ce n’est pas tant aux ministres que je demanderais compte, si j’étais offensé d’un acte pareil ; j’en demanderais compte, comme cela sera fait peut-être tout à l’heure, au pouvoir exécutif lui-même ; car c’est un acte de gouvernement, ce n’est pas un acte d’administration ; c’est un acte de pouvoir à pouvoir, ce n’est pas un simple acte de cabinet...

Une voix à droite. Lisez l’art. 67 de la constitution.

M. De Lamartine. Il est signé, sans doute, par les membres d’un cabinet : je les honore d’avoir eu le courage d’y apposer leur signature. (Rumeurs à droite.)

La preuve qu’il y a eu un certain courage à signer cet acte constitutionnel, c’est l’agression, c’est la passion même dont il est l’objet de la part d’une grande partie de cette Assemblée. Toutes les fois qu’un ministère attaque une des passions de la majorité dont il a été longtemps l’organe, messieurs, que cette passion soit juste ou qu’elle soit injuste, il fait un acte courageux ; sans apprécier l’acte en lui-même, je dis qu’il y a courage à l’avoir signé.

Messieurs, vous voudriez encore aggraver, par la résolution de la commission, la scission qui a commencé à se déclarer si fatalement entre les deux pouvoirs le jour de l’adoption précipitée de la proposition de M. de Rémusat.

Eh bien, je vous en conjure, réfléchissez quelques jours encore avant de voter cette scission définitive ; considérer l’état de votre pays, considérez la situation de la République elle-même avec un pouvoir législatif scindé en majorité et en minorité républicaine, et avec un pouvoir exécutif, expression la plus haute de la République, condamnée à l’impuissance, à l’isolement, à l’abandon, par conséquent à la paralysie.

Républicains de toutes les dates, républicains de la veille, du lendemain ; républicains de fanatisme, républicains de raison ou de nécessité ; non pas seulement républicains, car le pays ne se compose pas de partis, il se compose de citoyens ; mais hommes prudents, hommes prévoyants, hommes d’ordre qui avez beaucoup tait, je le reconnais, jusqu’à une certaine époque, pour consolider les institutions et pour sauver la société, hommes qui n’allez pas prendre le mot d’ordre dans les conciliabules de tel ou tel parti, mais qui prenez le grand mot d’ordre de l’intérêt public, 1e grand mot d’ordre de la république modérée et conservatrice dans le sein même de ce pays qui a la conviction profonde qu’un autre gouvernement que celui-là ne peut le sauver, réfléchissez avant de voter, et, croyez-moi, préservez la République de ce danger, préservez la République, non pas pour les républicains, il y a longtemps qu’ils se sont livrés, et ils se livreront tous les jours, sachez-le bien, à vos récriminations, à vos colères et à vos injustices ; aucun péril moral ne leur fera jamais déserter la responsabilité qu’ils ont prise un jour, un grand jour devant leur pays ; hommes de toutes les nuances, sauvez la République pour ce peuple qui est convaincu qu’il n’a pas de salut ailleurs ; sauvez-la même pour M. Berryer et pour ses amis, pour ce parti légitimiste que j’ai toujours honoré comme un souvenir dans mon sentiment, mais que je combats et que je combattrai fermement comme une doctrine ou comme une faction s’il levait son drapeau devant la République... (Approbation à gauche et réclamations à droite) ; sauvez-la pour les orléanistes, pour ce parti dont nous comprenons les regrets, dont nous n’avons pas insulté les exilés et les victimes, mais qui, le lendemain de son triomphe, s’apercevrait de son impuissance ; sauvez-la pour ce parti légitimiste qu’elle préserve des flétrissures et des proscriptions dont il a été atteint à une autre époque par le parti contraire ; sauvez la République pour le parti orléaniste dont nous ne blâmons pas les sympathies légitimes quant aux personnes, mais dont nous combattrions les affections si elles dégénéraient en dogme, et si, au lieu du principe de l’usurpation sur la souveraineté légitime, il vous offrait, en remplacement, le principe de l’usurpation sur la souveraineté du peuple. Messieurs, préservez aussi la République dans l’intérêt de la nation tout entière. Vous vous affaibliriez par des scissions pareilles devant l’étranger, au moment où il épie vos fautes et vos déchirements pour en profiter. Enfin, messieurs, et je finis par ces mots : L’orgueil national est aussi une des vertus de ce pays-ci : préservez la République pour l’honneur de cette nation elle-même, qui, après avoir fait tant de révolutions, après avoir créé et consolidé, après tant d’efforts, une République unanime à l’époque où vous l’avez créée, viendrait aujourd’hui témoigner de la versatilité de son caractère par la moins excusable et la plus honteuse des abdications !

Voix nombreuses. A demain ! À demain !

(La séance est levée à six heures et demie.)

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