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10 janvier 1839 - Chambre des députés - Archives parlementaires, t. CXXIII

Mavida M.J., Laurent M.L. (fond.), Barbier G., Claveau L., Lataste L., Pionnier C. (dir.), Archives parlementaires de 1787 à 1860, Recueil complet des débats législatifs et politiques des Chambres françaises, Deuxième série (1800 à 1860), t. CXXIII, 1911.

Numérisation et relecture des OCR réalisées par la Bibliothèque Cujas

les crises : 1839, la crise de la coalition

[p.152]

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Présidence de M. Dupin.

Séance du jeudi 10 janvier 1839.

La séance est ouverte à 1 heure 1/4.

Le procès-verbal de la séance du mercredi 9 janvier est lu et adopté.

[…]

SUITE DE LA DISCUSSION DU PROJET D’ADRESSE AU ROI.

M. le Président. L’ordre du jour est la suite de la discussion du projet d’adresse. La parole est à M. Beudin.

M. Beudin. Je reconnais plus que tout autre la supériorité du talent, et je m’incline modestement devant la puissance des hommes éminents de cette Chambre. Mais quand il s’agit de probité, de franchise et de désintéressement, je crois pouvoir traiter d’égal à égal avec tout le monde. (Très bien !)

C’est en m’appuyant sur ces sentiments généreux que j’ai cru devoir monter à cette tribune pour vous dire sans haine, mais sans crainte, les tristes réflexions que m’ont inspirées la situation de cette Chambre et le spectacle affligeant que nous donnons depuis deux jours à la France étonnée, qui nous écoute et qui nous juge.

Au commencement de ces débats, des hommes d’État qui depuis longtemps occupent le premier rang dans cette Chambre se sont hâtés de venir à cette tribune.

Je n’en ai pas été surpris. Chaque orateur semblait avoir demandé la parole pour un fait personnel.

C’est que chacun voulait expliquer à la Chambre et au pays une position si peu d’accord avec ses principes, et cet empressement me paraît être un nouvel hommage rendu à la moralité politique. (Très bien !)

Mais on vous l’a dit et vous l’avez vu, le talent ne suffit pas pour faire accepter les positions équivoques et embarrassées. Il n’y a que les situations franches et nettes qui n’aient pas besoin d’excuses. Le rôle noble et digne, si bien compris hier par un honorable orateur, M. Odilon Barrot (Exclamations. — Voix diverses : C’était avant-hier !), vous fait voir que la franchise fait les belles positions, et vous avez pu juger quelle est l’opinion qui se grandit au milieu de nos discordes.

A des accusations vagues et générales, il manquait des faits et des preuves ; car la majorité de cette Chambre avait paru peu touchée d’allégations articulées depuis huit ans contre tous les ministères. Il fallait donc employer d’autres arguments pour convaincre.

On a essayé de la violence, et je ne crains pas d’avancer que ce nouveau moyen qu’on emploie à cette tribune (il faut le dire à notre louange, et pour nous le faire pardonner), ce nouveau moyen n’a pas mieux réussi que les autres, et n’a pas avancé la question. (Interruption.)

M. le Président. N’interrompez pas.

M. Beudin. Et, Messieurs, quelque douloureux qu’il soit, dans des circonstances aussi déplorables, de jeter un regard en arrière, permettez-moi de vous demander ce que nous avons fait depuis trois jours.

[p.153]

A-t-on discuté l’adresse ? a-t-on fait voir au pays que c’est de lui qu’on s’occupe ? Des questions de principes ou d’affaires ont-elles été posées ? Leur solution difficile a-t-elle amené quelques-unes de ces luttes brillantes, dans lesquelles l’éloquence et le talent de nos hommes d’État vient rehausser l’éclat et l’utilité de la tribune ? Examinons. Le premier jour, questions toutes personnelles d’abord. Chacun explique comment, en restant fidèle à ses idées, à ses principes, à toute la gloire de son passé, on peut se trouver d’accord sur un point avec des opinions qu’on n’accepte pas.

Quand il y a affaiblissement et anarchie dans le pouvoir, quand un ministère est funeste au Trône et au pays, tout doit être permis pour le renverser, toutes les alliances sont saintes et sacrées.

Les ministres se défendent avec courage, et je puis le dire hautement à ceux qui ont entendu le débat, ils se défendent avec honneur, avec dignité.

Ils demandent des faits, des preuves. On leur annonce que la discussion des paragraphes les fera jaillir de toutes parts.

Le ministère reste donc sous cette vague accusation de faiblesse, d’impuissance et de corruption.

Le lendemain, mêmes récriminations, mais plus violentes. Un honorable orateur cherche inutilement à resserrer la question. Une argumentation passionnée vient bientôt irriter les esprits, et leur communiquer cette exaltation qui ne permet plus d’apprécier ou de saisir la vérité. Les dissentiments politiques vont se changer en haine, lorsqu’un orateur habile et puissant s’empare de la situation, intervient avec calme et dignité, et faisant de la modération à son profit, inscrit pour toujours ses nouveaux alliés dans les rangs de l’opposition.

Et nous restons étonnés d’avoir tant fait en deux jours pour une opinion qui n’est pas celle de la majorité.

Ainsi, non seulement cette seconde journée n’est pas utile au pays, mais elle lui est funeste ; car les résultats nuisent à l’opinion que nous représentons, ils trahissent la pensée première, l’idée inspiratrice de notre élection et de notre mandat, puisque nous augmentons la puissance des adversaires que nous avons mission de combattre.

La Chambre inquiète, attristée, fatiguée, se hâte de fermer la discussion générale, pour jeter un voile sur ces deux séances et arriver aux faits.

Hier, vous savez ce qui s’est passé. La lutte a recommencé plus vive, plus ardente et plus dangereuse, non pas sur les paragraphes, non pas sur des faits et des preuves, mais sur le sens général de l’adresse.

En écartant cependant les violentes récriminations que je déplore, cette séance a dû être utile à la discussion.

Elle vous a prouvé, ce que sans doute vous aviez déjà reconnu, que si dans cette réunion de tant d’opinions divergentes, personne n’a consenti à modifier ses principes, et si, malgré cela, l’adresse convient à toutes ces opinions, il faut nécessairement qu’elle soit rédigée de manière à offrir dans ses paragraphes à facettes un sens et un esprit différents, suivant la manière de la lire.

En effet, l’honorable M. Garnier-Pagès approuve l’adresse ; mais il vous a dit pourquoi. Ce ministère n’est pas plus mauvais que ceux qui l’ont précédé ; il est peut-être plus transparent, mais il est impuissant comme eux. Ceux qui ont fait un peu de bien l’ont fait sans l’avoir voulu ; ceux qui l’ont voulu n’ont pu le faire, et il en sera toujours ainsi.

Donc le blâme général de l’adresse ne doit pas s’adresser aux ministres. Et si l’honorable orateur que j’ai cité approuve l’adresse, c’est parce que (je cite textuellement), c’est parce que vous dites, entraînés que vous étiez par la vérité, « non pas seulement ce que dit et soutient la nuance d’opposition représentée par M. Odilon Barrot, mais ce que nous avons dit nous-mêmes, que le mal ne tenait pas à quelques hommes, qu’il fallait aller plus loin ; parce que vous signalez le mal, comme nous l’avons nous-mêmes signalé... »

Évidemment, Messieurs, si l’adresse disait tout cela, elle serait factieuse ; elle serait imprudente, si elle le faisait supposer.

Il est vrai que l’honorable M. Thiers est venu déclarer à cette tribune, avec le noble entraînement que vous lui connaissez, que l’adresse n’est pas factieuse ; car les commissaires qui l’ont inspirée ne sont pas des factieux. Eh ! Messieurs, personne n’en doute. Tout le monde rend hommage au dévouement comme au talent des honorables rédacteurs de l’adresse, et je suis convaincu que M. Thiers ne l’interprète pas comme M. Garnier-Pagès.

Mais il l’approuve pour un autre motif. L’adresse fait un pas vers la gauche, et voilà pourquoi les amis de M. Thiers voteront pour elle.

L’adresse, nous avait dit l’honorable M. Guizot, est monarchique et respectueuse. Elle n’est pas factieuse, elle n’est pas révolutionnaire, elle ne fait pas un pas vers la gauche ; mais elle constate l’affaiblissement du pouvoir, elle indique le besoin d’un ministère fort, et voilà pourquoi mes amis la trouvent très convenable.

Ainsi, Messieurs, j’avais raison de dire que chacun interprète l’adresse suivant son opinion ; et chaque opinion pouvant y trouver quelque part une satisfaction personnelle, on la tient pour excellente en tous points, dans la crainte de la compromettre par des objections ou des exigences.

Vous connaissez déjà ces adresses. Quand on les vote, on est obligé de les voter deux fois. Une première fois pour l’honneur de la Commission, une seconde fois pour les expliquer.

L’adresse est tout ce qu’elle devait être. Elle est hostile, puisque sa mission est de renverser ; habile, car elle a besoin pour être admise d’obtenir quelques suffrages indispensables à sa majorité ; prudente sur les affaires, pour ne pas rendre les réserves impossibles ; enfin, elle devait, sur quelques points, pousser le courage jusqu’à la témérité, parce qu’elle avait aussi à contenter des opinions exigeantes qui voulaient profiter de notre discussion.

L’adresse est-elle factieuse, révolutionnaire, inconstitutionnelle ?

Messieurs, elle n’est pas tout cela, mais elle peut être tout cela. (Rires approbatifs [p.154] au centre.) Et elle devait nécessairement avoir ce défaut ou cette qualité, car elle ne pouvait mentir à son origine.

Voilà pourquoi une autre opinion puissante de cette Chambre vous présentera, sur quelques paragraphes, des amendements décisifs ; mais pour bien indiquer le but, je vous demande la permission d’établir nettement, et en peu de mots, la question, et de l’expliquer par la situation même de cette Chambre.

Le ministère du 15 avril, placé malgré lui entre deux nuances d’opinions modérées, mais divergentes, voulut les rallier à sa majorité.

Oubliant peut-être qu’un Gouvernement qui a planté son drapeau ne doit aller à personne, mais qu’il faut qu’on vienne à lui, il voulut concilier, non pas des dissentiments d’opinions, ce qui est déjà très difficile, mais des amours-propres et des rancunes, ce qui est impossible, le ministère a vu se tourner contre lui ceux qu’il avait l’espoir de compter parmi ses plus importants auxiliaires.

Alors nous avons vu se produire un fait étrange, déplorable, qui a jeté dans l’âme des députés nouvellement arrivés parmi vous un sentiment profond de tristesse et de regret.

M. Salveton. Je demande la parole. (Bruits et mouvements divers.)

M. Beudin. La conciliation s’est faite, mais sous quels auspices et dans quel but ?

Les opinions se sont-elles modifiées, et par des concessions réciproques ont-elles fait renaître entre elles quelques-unes de ces sympathies qui rapprochent d’abord, et qui doivent amener bientôt une réconciliation complète et durable ? Point du tout. Les opinions sont restées les mêmes. Personne n’a renié son passé. Les sympathies ne sont pas plus vives. Aucune concession n’a été faite, les dissentiments politiques se réveilleront peut-être bientôt ; mais on est d’accord pour un moment et sur un seul point, le renversement du ministère.

Des opinions modérées, puissantes par le talent et l’expérience, se sont éloignées de leur point d’appui naturel, et sont allées demander humblement l’alliance des opinions extrêmes, qui font contre tout et contre tous une opposition systématique.

Elles ont été accueillies sans doute, acceptées comme des instruments dont la force est immense pour détruire, dont la force sera nulle pour créer.

Et c’est ainsi qu’au milieu de nous, malgré nous, et à la grande douleur des amis du Gouvernement, de la majorité, on a vu se former une puissance factice composée d’éléments hétérogènes, d’opinions distinctes et divergentes, sans aucun lien de sympathie, sans aucune force de cohésion ni de durée. Mais ce n’est pas tout. Un corps d’armée veut un drapeau. Les masses ont besoin d’un cri de guerre, d’un mot de ralliement : quel sera-t-il ?

Le renversement du ministère ! On peut demander ce que l’on veut faire après lui. N’est-ce qu’un changement de personnes ? on ne peut dire ces choses-là. Un changement de système ! Quel sera-t-il ? Il faudra s’expliquer, et dire si l’on veut encore tout ce qu’on a voulu.

Prendra-t-on dans l’adresse une question importante, et d’une solution difficile, la question belge, par exemple, pour dire nettement : Voilà ce que nous ferions ? Mais les opinions peuvent ne pas converger sur ce point, et le faisceau va se rompre.

Il faut donc une idée plus générale, plus vague, plus métaphysique, plus difficile à saisir qu’une question d’affaires, sur laquelle chacun puisse faire ses réserves, et qui soit donnée comme devise à cette association d’un jour.

Cette idée, on ne pouvait pas la poser nettement dans l’adresse. Peut-être n’osera-t-on pas en aborder la discussion ; mais vous la connaissez ; la presse vous l’a expliquée franchement, et il est bien entendu que, si l’on attaque en quelques points l’Administration de ce ministère, qui ne peut servir de bouclier à personne, un fait plus grave et plus sérieux dominera toute la discussion.

Mais alors, que s’est-il manifesté parmi nous ? Une espèce de réaction s’est fait sentir. Elle était nécessaire, elle était inévitable.

Des gens de cœur et de conscience, voulant des questions de principes et non des questions de personnes, arrivés dans cette Chambre pour s’occuper des affaires du pays, et non pas pour faire et défaire les ministères, se sont regardés avec étonnement, avec tristesse, et se sont demandé quel rôle on leur faisait jouer. La main sur le cœur, ils ont examiné le devoir qui leur était imposé par leur mandat, et, laissant de côté toute la logomachie politique qui éblouit l’esprit sans l’éclairer, ils ont étudié dans la Charte les formes de notre Gouvernement.

Ils y ont trouvé cette fiction constitutionnelle et conservatrice : « Le roi règne avec des ministres responsables. »

Aux Chambres législatives le contrôle, le blâme, l’accusation, la punition ; aux ministres la responsabilité réelle et entière, sans que jamais cette responsabilité puisse remonter au pouvoir, déclaré inviolable et sacré. Après cet examen attentif et sérieux, ils ont interrogé leurs amis, leurs commettants, l’opinion publique ; et alors, convaincus par leurs propres réflexions, rapprochés par des convictions identiques, ils se sont trouvés réunis avant de s’être rencontrés ; et, sans vouloir donner à mon opinion personnelle la puissance d’une opinion collective, je ne serais pas étonné de voir surgir dans cette enceinte une majorité compacte et homogène, qui viendrait nous dire : Celui qui veut plus que la Charte, moins que la Charte, autrement que la Charte, celui-là n’est pas des nôtres.

Quant au ministère, question bien secondaire dans un aussi grave débat, point de questions de personnes. Nous restons purs de tout engagement. Nous ne sommes point inféodés au ministère actuel, nous ne sommes pas systématiquement hostiles, aux ministères futurs.

Ce que nous voulons, ce sont des principes, des faits, des affaires, qui se rattachent aux intérêts généraux du pays, à la gloire de la France, au bonheur public. Aujourd’hui la prospérité de la France est immense.

Eh bien ! Que l’adresse, qui ne peut dissimuler [p.155] l’état actuel du pays, puisse servir à nous en expliquer les causes. Examinons (et le ministère n’a rien à perdre à cet examen) quel est le système qui donne de si beaux résultats, quel est le système qui peut nous les conserver, et nous dirons, à notre tour, aux ministres présents ou futurs : Voilà ce que vous avez à faire ; c’est à cette condition que le pouvoir vous appartient ; faites le bonheur de la France ; notre concours est à ce prix.

C’est pour commencer à établir cet examen et ces princ

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