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Camille de Montalivet, 1877

Les libéraux de 1830 et les élections de 1877. Journal des Débats politiques et littéraires.

les crises : 1877-1879, la crise du 16 mai et la Constitution Grévy

Journal des débats politiques et littéraires , 3 octobre 1877

Cher Monsieur,

Vous voulez bien demander au dernier survivant des ministres de l’intérieur de la monarchie constitutionnelle de placer en regard des procédés électoraux du ministère du 16 mai ceux du gouvernement de 1830 dans les diverses élections qui ont eu lieu durant cette époque de notre histoire contemporaine. Il m’est facile de répondre au désir que vous m’exprimez en vous envoyant un passage de mes souvenirs que je me borne à en détacher en le faisant précéder de quelques réflexions que me suggère la gravité, des événemens. Je trouve dans cet envoi une consolation à ma profonde douleur de citoyen, d’ancien collègue et d’ami, après la perte immense qui vient ajouter un nouveau malheur à tous ceux qui ont accablé la France, au moment même où elle avait un si grand besoin de toutes ses forces pour résister à l’une des épreuves les plus graves qu’elle ait subies depuis la fatale aventure impériale de 1870.

Quel malheur, en effet, que la disparition du grand homme d’État qui, sans jamais désavouer sa fidélité aux souvenirs de la monarchie de 1830, seule forme possible alors de son culte pour les idées libérales, continuait à protéger par son autorité morale l’avenir de notre bien-aimée patrie et la paix du monde, du haut de son siège de simple membre de la Chambre des Députés !

Les survivans du parti libéral de la révolution de 1830, ces patriotes dévoues à la monarchie constitutionnelle, qui l’avaient comprise comme l’héritière naturelle du grand mouvement de 1789, trouveront également dans la lecture de ces souvenirs une sorte de compensation consolante au douloureux étonnement qu’ils éprouvent en voyant un des noms les plus illustres de cette époque, livré, par l’inconcevable aberration de celui qui le porte aujourd’hui, à la préparation, à la conduite, à la poursuite de la plus réactionnaire des entreprises ! Quelle tristesse encore d’apercevoir, au milieu de la majorité dissolutionniste du Sénat, un parti qui se dit constitutionnel livrant aussi à une aveugle réaction des noms qui s’étaient honorés en figurant parmi les plus fermes soutiens des idées libérales C’est en vain qu’une voix sincère [1] (1) nous a appris que ces sénateurs avaient voté le désespoir dans l’âme. L’histoire sera loin de voir dans ce fait une circonstance atténuante ce sera uniquement pour elle de cri étouffé d’une conscience inquiète et peut-être le motif d’une condamnation plus sévère.

Comment, en effet, ces libéraux de 1830 pouvaient-ils conserver le moindre doute, non seulement sur la portée inconstitutionnelle et anti-parlementaire de l’acte du 16 mai, mais aussi sur la portée morale des procédés auxquels on était décidé à avoir recours pour en assurer le succès ? Comment n’ont-ils compris que le maréchal de Mac-Mahon, en se livrant à un ministère de coalition qui, à une ou deux exceptions près, représente à la fois la politique de Charles X et de Napoléon III, relevait le drapeau du gouvernement personnel, le plus funeste de tous ceux auxquels une nation puisse être condamnée ? Et cependant il leur aurait suffi de s’envelopper de l’honneur de leurs propres souvenirs et de ceux de leur pères, pour résister à la politique qui remettait l’ordre, la liberté, la fortune et l’avenir de la France entre les mains d’un seul homme ? Que ne se sont-ils rappelé la lutte soutenue en 1829 et en 1830 contre le gouvernement personnel de Charles X ? Que ne se sont-ils rappelé le spectacle donné après la lutte, non seulement par les amis les plus passionnés de la liberté mais aussi par ses amis les plus modérés, se réunissant, quels que fussent leurs nuances et leur passé, pour reconnaître que l’avenir des libertés publiques et le salut même de la France leur imposaient d’accepter un grand changement dans les institutions du pays ? En 1830, les plus passionnés le demandaient ; les plus modérés y adhérèrent par patriotisme et par raison. Que n’ont-ils évoqué les noms glorieux des Broglie, des Pasquier, des Decazes, des Barante, des Mole, des Portalis ? Ces hommes illustres avaient prêté serment à la monarchie légitime. Tous avaient lutté pour la soustraire à de fatales inspirations contre révolutionnaires et gémissaient avec désespoir de l’impuissance de leurs efforts. Reconnaissant alors la voix du patriotisme et de la raison, ils n’hésitèrent pas à renoncer au principe de la légitimité qui leur était cher, et à la remplacer, d’accord avec la gauche triomphante et sans arrière-pensée, par un gouvernement né de la révolution de 1830, prenant sa source dans la souveraineté du peuple, et devenu, à ce moment, le seul abri possible des principes de la Révolution de 1789. Noble victoire remportée sur eux-mêmes par ces grands esprits, par ces cœurs patriotiques dont les inspirations d’alors ont servi d’exemple à cette foule de libéraux fidèles à leur passé qui ont trouvé, dans la république ouverte de 1870, le seul abri possible pour les idées libérales qu’ils avaient constamment pratiquées et qu’ils n’abandonneront jamais !

Ces grands exemples ont-ils été impuissans auprès de quelques uns de ceux qui j’auraient dû en être le plus touchés ? On le croirait, en vérité, quand on songe qu’oubliant les luttes glorieuses de, la Restauration, oubliant jusqu’au martyre des idées libérales sous Napoléon III, ils ont, par un vote plus inconsidéré sans doute que coupable, accordé une apparente complicité à la déplorable aventure que caractérise aujourd’hui pour eux comme pour nous le démoralisant spectacle d’un débordement inouï d’arbitraire administratif. A l’histoire de mesurer leur responsabilité !

Mais quand nous songeons à leur passé, aux noms qu’ilss portent, à l’ancienne confraternité de celui qui écrit ces lignes et qui a marché côte à côte avec leurs pères, qui a vu naître la génération à laquelle ils appartiennent, qui a eu confiance en elle, toute espérance ne peut être perdue. Il est impossible qu’en présence du spectacle qui nous est offert depuis la prorogation du Sénat, ces esprits, demeurés au fond libéraux, n’aient pas éprouvé l’affliction qui nous a accablé nous-mêmes, qu’ils n’aient pas pris les résolutions viriles qui peuvent, sinon réparer le mal accompli, du moins mettre encore obstacle à une violation plus ou moins déguisée de la Constitution.

Pour nous, fidèle comme Thiers à l’unité de notre vie, c’est-à-dire au culte des idées libérales, quelle que soit la forme du gouvernement de notre pays, nous restons avec la même modération, mais avec la même fermeté inébranlable, sur le terrain de la majorité républicaine de la Chambre de 1876, en nous efforçant de retenir la France sur les bords de l’abîme vers lequel la réapparition du gouvernement personnel semble entraîner de nouveau notre malheureuse patrie.

La France ne se trouve-t-elle pas, en effet, en face d’une de ces épreuves si redoutables ?

Le ministère républicain de 1877, comme le ministère libéral de 1829, a été condamné en secret, puis tout à coup renvoyé sans que, la veille, personne pût s’en douter, excepté quelques conseillers intimes. Le ministère Martignac est remplacé, sans être prévenu, par une ordonnance royale appelant M. de Polignac aux affaires ; le ministère républicain est congédié, sans aucun avertissement préalable, par une lettre de M. le maréchal de Mac-Mahon à M. Jules Simon. Aux deux époques, à la nouvelle de cette aventure, l’opinion publique s’émeut, s’agite, s’inquiète. M. le comte Roy accourt chez le roi avant la publication de l’ordonnance royale, pour lui représenter la nécessité de maintenir M.de Martignac. – « Mon ministère est fait », lui répond froidement Charles X. Le 16mai, dans les premières heures de la matinée, le Président de la république montre à un personnage éminent la lettre adressée à M. Jules Simon ; ce personnage, s’imaginant qu’il était encore temps s’apprête à hasarder quelques observations : « Mais ma lettre est envoyée ? », répond le maréchal. – N’est-ce pas deux fois le mot du gouvernement personnel se substituant au fonctionnement normal des pouvoirs publics ?

Quant aux prétextes de la rupture avec le ministère libéral de M. de Martignac, comme avec le ministère républicain de M. Jules Simon, ils ont entre eux le lien d’une remarquable analogie.

Charles X avait congédié M. de Martignac en prenant pour prétexte l’échec qu’il avait subi à la Chambre des Députés au sujet de la priorité à donner à la discussion de la loi communale sur celle qui concernait les départemens. M. le maréchal de Mac-Mahon n’avait même pas le prétexte d’un échec, il le confesse lui même dans sa lettre du 16 mai en alléguant deux motifs aussi futiles, l’un que l’autre : une discussion insuffisante du projet sur la presse et l’attitude de M. Jules Simon dans un débat sur l’organisation municipale, alors qu’aucune des dispositions de la Chambre n’avait de caractère définitif.

C’étaient de vains prétextes. M. le maréchal de Mac-Mahon avait vu avec un chagrin, presque avec effroi, les élections de 1876 ; mais, devant cette imposante manifestation nationale, il se décida à plier et à attendre, suivant l’exemple que lui avait donné Charles X après les élections de 1827. Au début, M. le maréchal se contenta de contester le changement des fonctionnaires publics, même les plus compromis ; mais chaque jour les griefs s’accumulaient dans son esprit, à mesure que se présentaient des questions touchant l’université, le clergé, et la politique républicain de la Chambre des Députés. Ces griefs devaient aboutir à une rupture : elle éclata bientôt. Parmi les causes qui devaient appeler M. de Broglie aux affaires en 1877, commet Polignac en 1829, la plus active comme la plus immédiate fut la résistance énergique des ministres et des pouvoirs parlementaires des deux époques aux empiétemens de l’Église sur les droits de l’État et de la société civile.

Certes, nous pourrions multiplier les rapprochemens et suivre jusqu’au bout la comparaison. Nous ne le voulons pas, non que les faits ne s’y prêtent, mais parce que nous sommes résolu à éloigner de notre esprit la perspective d’un coup d’État dont l’honneur du Maréchal doit tenir la pensée seule pour une sanglante injure. Toutefois, qu’il nous soit permis de le rappeler aux esprits oublieux de l’histoire : Charles X, avant le renvoi de M. de Martignac, n’avait pas prémédité la violation de la Charte mais il s’était placé sur cette pente fatale qui entraîne vers 1es coups d’État les gouvernemens même les plus honnêtement intentionnés, quand une fois ils se sont séparés du sentiment public ; quand, sous l’influence de leurs préjugés, de leurs passions ou de funestes conseils, ils se sont laissés aller à mettre en péril, par leurs actes, les principes les plus chers à une nation. Quel malheur pour la France, comme pour lui-même que M. le maréchal de Mac-Mahon au moment où il s’engageait à son tour sur cette pente, n’ait pas trouvé parmi ses conseillers un seul ami capable de lui faire comprendre combien elle est glissante et dangereuse ! Un peuple livré aux travaux de sa vie quotidienne, peut ne pas parler sans cesse et sans motif de ses aspirations politiques ; mais, le jour où elles sont sérieusement menacées, ces aspirations se manifestent en lui avec une irrésistible puissance, se soulèvent et éclatent au grand jour.

N’est-ce pas ce que nous voyons depuis quatre mois ? Le gouvernement a déclaré la guerre aux idées qui forment le patrimoine commun de la nation française. Au premier moment, les ministres ont agi avec la profonde illusion d’hommes ne connaissant pas la France, prenant ses sentimens les plus durables pour des erreurs d’un jour, désespérant de renverser ouvertement la république, mais pensant ne lui laisser que son nom, restaurer en réalité le Septennat et ouvrir l’avenir aux plus forts et aux plus audacieux en 1880.

Mais ces illusions se sont promptement évanouies quand, après la victoire remportée au Sénat, loin des encouragemens que leur prodiguait la France des salons, les conseillers du Président se trouvèrent face à face avec le suffrage universel, en présence de la réprobation presque unanime qui accueillit partout l’aventure du 16 mai et ses premiers actes. A ce moment, une sorte de peur s’empara de leur esprit, et la peur est mauvaise conseillère.

C’est elle qui entraîne le ministère dans cette guerre aux consciences à laquelle nous avons la douleur désisté aujourd’hui ; c’est elle qui condamne le gouvernement personnel de 1877 à des abus d’influence et à un arbitraire perfectionné inconnu aux deux gouvernemens personnels de 1829 et de 1852. Rien n’a été épargné : un bouleversement de l’administration publique tel que les révolutions seules en avaient vu de semblables ; – la politique épurant la magistrature amovible jusque dans les modestes fonctions des justices de paix, devenues, par une coupable antinomie, des instrumens de guerre ; – des institutions respectées jusque-là, l’université, le corps des ponts-et-chaussées, les finances, troublées dans le cours naturel de leurs travaux par une inquisition personnelle ou des missions humiliantes. Il n’est pas un département où les maires, les employés de tout ordre, les Sociétés de secours mutuels, les syndicats professionnels, les comices et les orphéons, les franca-maçons et les cercles ne soient soumis à cette inquisition où le ridicule se mêle à l’odieux.

Tels sont les procédés par lesquels le ministère s’est efforcé de mettre à profit le long silence auquel il a condamné la voix de la France elle-même en éloignant le moment de comparaître devant le suffrage universel auquel, avait-il dit d’abord, « il s’empresserait d’en appeler. » Quels regrets un tel spectacle ne doit-il pas faire naître parmi les dissolutionnistes du Sénat, jusque-là fidèles aux idées libérales ! Qu’ils reportent, en effet, maintenant, leurs regards vers la monarchie constitutionnelle de 1830, vers ces souvenirs que leur passé, leurs anciennes opinions ou leurs noms seuls ne peuvent leur permettre d’oublier ! Qu’ils relisent les paroles que prononçait alors le plus grand ministre de ce régime, cet ami fidèle de la liberté dont, par une véritable profanation, les prétendus conservateurs d’aujourd’hui osent invoquer la mémoire, quand elle se retourne contre eux par ses discours comme par ses actes. « Quelque excellent que soit une institution, disait Casimir Perrier, le pouvoir ne saurai l’imposer au pays de vive force et contre son gré [2]. – L’opinion du pays devient impérieuse dès qu’elle est dominante. Son universalité fait sa force. Alors-même, elle change de nom et devient nécessité [3] ».

Mémorables paroles qui, en justifiant la révolution de 1830, établissant le principe supérieur qui devait, quarante ans plus tard, dicter la conduite des républicains de patriotisme et de raison. Le rapprochement qui va suivre entre les principes et les procédés des deux époques n’offre pas seulement un intérêt de curiosité historique, il est actuel, est pratiqué au point de vue des responsabilités personnelles en même temps que des causes naturelles, logiques et dignes de respect, qui ont doublé les forces de l’opinion républicaine, et définitivement abouti à la proclamation de la république, en réunissant autour de cette forme de gouvernement tous les amis sincères et dévoués des idées libérales qui voulaient fonder et qui ont soutenu la monarchie constitutionnelle de 1830.

Journal des débats politiques et littéraires, 4 octobre 1877

La monarchie constitutionnelle, sous le roi Louis-Philippe, a vu six dissolutions, suivies d’élections. L’auteur de cet exposé a pris une part directe et personnelle à trois d’entre elles : en 1831, comme ministre de l’instruction publique et des cultes, dans le cabinet présidé par Casimir Périer ; –en 1837 et en 1839, comme ministre de l’intérieur dans le cabinet présidé par M. le comte Molé. Les trois autres dissolutions eurent lieu en 1834, sous la présidence du maréchal Soult, duc de Dalmatie, M. Thiers étant ministre de l’intérieur ; – en 1842et en 1846, sous la présidence du maréchal duc de Dalmatie, M. Duchâtel étant ministre de l’intérieur.

Il faut remarquer tout d’abord, à l’honneur du gouvernement de 1830, avec quel soin constitutionnel le nom du roi fut religieusement écarté des luttes électorales. Il n’est pas, en effet, une de ces élections dans laquelle Louis-Philippe ait voulu faire intervenir la royauté, et cependant les élections de 1831étaient les premières depuis la révolution de Juillet, et l’on pouvait dire qu’en réalité la .personne royale y était en jeu, aussi bien que avenir de la nouvelle dynastie. Louis-Philippe eût refusé cette intervention à ses ministres, s’ils la lui avaient demandée ; mais pas un seul d’entre eux n’eut un moment la pensée de compromettre le nom et l’opinion personnelle du roi en le jetant au milieu de la mêlée des partis.

Il n’est pas une de ces dissolutions qui ait été décrétée par la Couronne sans la proposition et l’assistance de ministres ayant la majorité dans les deux Chambres. Aucune surprise, aucune dissimulation, aucun délai exceptionnel et intéressé, dans ces actes si importans du gouvernement constitutionnel et de la vie parlementaire. Qui connaît une seule des ordonnances royales de dissolution les connaît toutes chacune, en proclamant la dissolution, fixait en même temps la date des élections et celle de la réunion des Chambres. Le texte de la Charte n’obligeait nullement le gouvernement à convoquer les électeurs dans un délai rapproché. Or, voici le tableau des délais fixés par les ordonnances royales de dissolution pour la réunion des collèges électoraux, de 1830 à 1848 :

35 jours en 1831

27 jours en 1834

30 jours en 1837

29 jours en 1839

27jours eh 1842

25 jours en 1849

C’est-à-dire, en moyenne, à peine trente, jours.

On le sait : le ministère du 16 mai, pour des motifs inavouables, est loin d’avoir imité cet exemple. Le gouvernement de1830 aurait cru manquer à ses devoirs si, après s’être régulièrement séparé d’un des pouvoirs de l’État, il ne s’était hâté, par des élections nouvelles, de mettre promptement un terme au contre-coup que pouvaient en éprouver les intérêts publics ou privés, et surtout de rendre toute leur puissance aux forces nationales, par la prompte et entière reconstitution des pouvoirs essentiels de l’État.

Quant aux principes qui ont guidé la conduite du gouvernement dans chacune des luttes électorales qui ont eu lieu de 1830 à 1848, ils ne sauraient être mieux résumés que dans les deux circulaires adressées à tous les préfets par M. Casimir Périer, président du conseil et ministre de l’intérieur. Le ministère n’entendait pas se désintéresser d’une manière absolue du mouvement électoral. Mais quel soin minutieux n’avait-il pas pris pour limiter lui-même sa propre action et pour prévenir, de la part de ses subordonnés, des excès de zèle qui eussent dénaturé ses intentions et altéré dans sa source la représentation nationale ! « La volonté du gouvernement », disait M. Casimir Périer dans la première circulaire, en date du 3 mai 1831, « est avant tout que les lois soient exécutées avec une rigoureuse impartialité, avec une loyauté irréprochable. Aucun intérêt public ne doit être sacrifié à un calcul, électoral ; aucune décision administrative, ne doit être puisée dans d’autres motifs que le vrai, le juste, le bien commun ; enfin l’indépendance des consciences doit être scrupuleusement respectée. Le secret des votes est sacré, et aucun fonctionnaire ne saurait être responsable du sien devant l’autorité. Je n’ai pas besoin d’insister sur ces principes : vous ne serviriez pas un gouvernement qui en professerait d’autres. »

Plus tard, le 26 juin, le président du conseil insiste et termine en ces termes une nouvelle circulaire aux préfets, insérée dans le Journal Officiel : « Je vous le répète, monsieur le préfet, il s’agit d’assurer l’indépendance des suffrages. Le gouvernement respecte et doit faire respecter leur liberté, car ce qu’il recherche, ce qu’il doit désirer, c’est le vœu du pays, mais un vœu pur d’influences contraires aux lois, à la sincérité française et à la véritable opinion publique ; un vœu vraiment national, que son devoir est d’entendre ; un vœu parlementaire, dans lequel seulement la conscience de l’administration peut et doit reconnaître le jugement de son système et de ses actes ».

Durant tout le règne de Louis-Philippe, ces principes ne cessèrent de servir de règle aux diverses administrations qui se succédèrent. Un coup d’œil jeté sur les résultats de la vérification des pouvoirs après chacune des élections générales ne laissera aucun doute à cet égard.

La première discussion sur la vérification des pouvoirs eut lieu sous le ministère de Casimir Périer. Nous venons de citer les traits les plus remarquables de ses circulaires aux préfets. Aucune critique ne leur fut adressée d’aucun côté de la Chambre, et cependant, cette Chambre aussi indépendante que libérale venait de donner deux voix seulement de majorité à M. Girod (de l’Ain), candidat du ministère à la présidence de la Chambre, contre M. Laffitte, prédécesseur de Casimir Périer. Pendant les six jours que dura la discussion sur les élections, Casimir Périer n’eut qu’une seule fois à prendre la parole, pour donner une explication sans importance politique ; il n’y eut pas une seule invalidation pour cause de pression administrative ; deux annulations seulement furent prononcées pour vice de forme.

En 1834, une seule élection, celle du-général Merlin, fut sérieusement contestée ; elle devint pour M. Thiers, ministre de l’intérieur, l’occasion d’une déclaration qui doit être recueillie comme un témoignage du libéralisme sincère et vraiment constitutionnel du gouvernement de 1830. M. Desjobert, député de Neufchâtel, avait parlé incidemment, dans le cours de cette discussion, d’une lettre du sous-préfet de cet arrondissement qui avait fait intervenir le nom du roi dans cinq ou six lettres particulières : « Le sous-préfet a eu tort, dit M. Thiers, et un tort grave, d’invoquer le nom du roi dans une circonstance pareille. Il faudrait que je fusse un ministre bien étranger à notre Constitution qui est connue de tous les citoyens, pour ne pas reconnaître que c’est un tort grave de faire figurer le nom du roi là où il ne doit jamais paraître, et je pousse la sévérité plus loin : s’il était vrai que le nom du roi eût été invoqué dans une circulaire adressée à des maires, je ne me serais pas borné à un blâme [4]. »

De son côté, M. le garde des sceaux avait prononcé, au sujet d’un incident relatif à un juge de paix, les paroles suivantes, où l’on trouve une éclatante confirmation des principes proclamés dans la circulaire de Casimir Perrier : « Comme j’ai donné l’ordre positif à tous ceux qui dépendent de moi de ne pas se mêler d’élections, que j’ai seulement dit à chacun qu’il avait son libre arbitre, qu’il pouvait voter comme il l’entendrait, que jamais on ne lui en demanderait compte, je le répète, on n’a qu’à me nommer le fonctionnaire qui a menacé le juge de paix de destitution ; et ce n’est pas le juge de paix qui sera destitué ; je prends l’engagement, devant la Chambre, de destituer à l’instant le fonctionnaire qui aurait ainsi méconnu ses devoirs ». L’élection du général Merlin fut validée : aucune autre élection ne fut invalidée ; six furent simplement annulées pour vice de forme, par des votes unanimes de la Chambre.

En 1837, la vérification des pouvoirs fournit au ministre de l’intérieur (auquel il est bien permis de le rappeler aujourd’hui) l’occasion d’affirmer, comme ses prédécesseurs, les principes constitutionnels qu’il avait contribué à établir lui-même comme collègue de Casimir Périer. M. Odilon Barrot, rapporteur de l’élection d’Embrun, ayant critiqué l’usage de certaines indications remarquées sur des bulletins : « Je me réunis à l’honorable rapporteur, dit le ministre, pour blâmer sévèrement un pareil procédé qui ne peut être qu’une manière d’échapper au vœu de la loi, c’est-à-dire à l’inviolabilité du secret des votes... Je suis d’accord avec l’honorable rapporteur sur les droits des fonctionnaires publics, et sur le devoir du gouvernement de leur laisser entièrement le libre exercice de tous leurs droits électoraux. Je puis affirmer à la Chambre que lorsqu’il s’est agi, pour les fonctionnaires électeurs, de l’exercice de leurs droits, des ordres ont été envoyés dans toutes les administrations pour que des passeports, des congés et toutes les facilités nécessaires pour aller voter dans leurs départemens leur fussent accordés, et cela indépendamment de toute opinion... Nous avons chercha rendre les élections aussi sincères par la moralité des opérations que par le nombre des électeurs… Un fonctionnaire, dit-on, se serait écrié : –En fait d’élections, tous les moyens sont bons ! – Non ! Messieurs, tous les moyens ne sont pas bons. Il n’y a de bons que ceux qui sont avouables, qui sont conformes à l’honneur et à la délicatesse. Telle est, à cet égard, la profession de a foi du gouvernement [5]. »

Le lendemain, le ministre de l’intérieur disait encore à l’occasion de l’élection de Marvéjols : « II faut qu’il soit bien entendu que, dans la confection des listes électorales, l’administration arrive avec toute son impartialité ; il faut qu’elle soit, comme on le disait, clairvoyante sur les titres, aveugle sur les opinions ». Et il terminait ainsi, au sujet d’une lettre écrite par un sous-préfet pour insister auprès du préfet sur la radiation d’un électeur : « Comme je l’ai dit tout à l’heure, cette lettre ne me paraît justifiable en aucun temps : je l’ai blâmée au milieu du mois d’octobre, je la blâme encore aujourd’hui avec sévérité ; elle est contraire a tous les précédens. »

La vérification des pouvoirs, en 1837 ne donna lieu à aucune invalidation : deux élections seulement furent annulées pour vice de forme.

Les trois vérifications de pouvoirs qui suivirent celle de 1837 méritent de fixer particulièrement l’attention. En 1839, les élections avaient donné la majorité à l’Opposition et amené la retraite du ministère ; en 1842et en 1846, les élections avaient assuré une forte minorité aux diverses nuances de la gauche.

On se rappelle qu’en 1839, les diverses oppositions réunies dans la commune pensée de renverser le ministère présidé par le comte Mole formèrent une coalition restée célèbre, sous la direction de la plupart des grandes notabilités parlementaires de la Chambre des Députés, depuis MM. Garnier-Pagès et Cormenin jusqu’à l’extrême droite guidée par M. Berryer, avec le concours d’une faible partie du centre groupée autour de M. Guizot. La lutte fut très vive, et le cabinet ne triompha des attaques de la coalition qu’avec l’appui d’une majorité qu’il jugea trop faible pour le dispenser d’en appeler au jugement du corps électoral [6]. Une ordonnance royale de dissolution du 2 février convoqua immédiatement les collèges électoraux pour le 2 mars suivant.

De vive qu’elle était dans la Chambre la lutte devint violente sur le terrain électoral, dans les écrits des candidats et surtout dans la polémique des journaux des deux partis ; puis cette violence passa tout naturellement dans l’Assemblée nouvelle, partagée entre la coalition victorieuse elle parti vaincu du ministère, qui, fidèle à ses devoirs constitutionnels avait immédiatement donné sa démission. Les discussions sur les élections contestées eurent donc lieu hors de la présence du comte Mole, l’ancien président du conseil, et du comte de Montalivet, l’ancien ministre de l’intérieur, qui avaient repris leurs sièges à la Chambre des Pairs. De là des attaques moins contenues et une défense affaiblie, malgré l’énergie avec laquelle ces attaquas furent repoussées par M. Lacave-Laplagne, l’ancien ministre des finances, et M. Martin (du Nord), l’ancien garde des sceaux, réélus l’un et l’autre. Les paroles de l’Opposition triomphante furent amères, et quelquefois sans mesure. Mais quel fut le résultat de cette campagne parlementaire si ardente, de tant d’accusations affirmées d’avance sans un examen suffisant ? Il est curieux de le constater par les votes de cette majorité qui ne pouvait être taxée de faiblesse. Cinq élections seulement furent contestée : l’ancienne Opposition, devenue majorité, avait cru y découvrir des faits de pression administrative. Cependant aucune de ces élections ne fut invalidée ; une seule donna lieu à un ajournement jusqu’à plus ample informe ; trois furent déclarées nulles pour simple vice de forme.

La Chambre avait donc écarté toutes les accusations portées contre le ministère pour intervention abusive de l’administration centrale. Une seule était restée debout celle de la coopération secrète du gouvernement, et plus spécialement du ministre de l’intérieur, à des attaques violentes dirigées par des feuilles publiques contre les candidats de l’Opposition, pendant que, de leur côté, les feuilles de l’Opposition ne ménageaient pas davantage les candidats du ministère. Cette accusation fut vivement soutenue par plusieurs membres notables de la coalition, entre autres par MM. Odilon Barrot, le comte Jaubert et Piscatory, qui demandèrent une enquête.

Les anciens ministres députés qui tous avaient été réélus, donnèrent un démenti formel à la participation d’aucun des membres du ministère Mole à des attaques regrettables sans doute, mais qui, rendues toutes naturelles par l’animation passionnée de la lutte, n’avaient pas appartenu à un parti plus qu’à un autre. Ils mirent enfin les accusateurs du ministère en demeure de fournir des preuves ; aucune, même indirecte, ne fut apportée. La demande d’enquête n’eut donc aucune suite et ne fut pas même renvoyée dans les bureaux. Cette épreuve, en face d’une Chambre où l’Opposition parlementaire venait de triompher en faisant entrer avec elle au Palais Bourbon toutes les irritations de la lutte électorale, est peut-être le témoignage le plus décisif en faveur de l’esprit libéral et du respect de la loi, qui restèrent constamment la règle de la monarchie constitutionnelle de 1830.

L’épreuve se renouvela d’ailleurs dans la vérification des pouvoirs qui suivit les élections de 1842. C’étaient les premières depuis l’avènement du ministère formé sous la présidence nominale du maréchal Soult et sous la direction politique de M. Guizot. Les discussions, moins violentes qu’en 1839, mais restées très vives et non moins empruntes de l’esprit de recherche le plus indépendant, donnèrent lieu, pour la première fois, à trois enquêtes parlementaires. Une seule commission fut chargée de ces enquêtes : elle se rendit sur les lieux mêmes, y reçut les dépositions de nombreux témoins et déposa son rapport le 24 avril 1843. Après une discussion approfondie, la majorité valida l’élection d’Embrun et annula celle de Carpentras : l’invalidation de l’élection de M.. Pauwels à Langres fut votée à l’unanimité. En résumé, le résultat des vérifications de pouvoirs en 1842 fut le suivant : deux invalidations, une annulation pour vice de forme. Le rapport de la commission d’enquête reconnaissait d’ailleurs que l’administration centrale n’était mise en cause sur aucun point.

La dernière vérification des pouvoirs sous le gouvernement de 1830 eut lieu en 1846. La discussion, non moins longue et non moins approfondie que les précédentes, donna les résultats suivans : un ajournement par suite d’une instance judiciaire dont on ne pouvait qu’attendre l’issue, une invalidation par suite de l’acceptation avouée d’un mandat impératif, et deux annulations pour vice de forme.

Nous ne saurions mieux compléter le tableau que nous venons de tracer des procédés du gouvernement dans les élections générales de 1830 à 1848 qu’en citant le passage suivant de la circulaire adressée aux préfets par le comte Duchâtel, ministre de l’intérieur, aussitôt après l’ordonnance de dissolution de 1846 :

« L’indépendance des conscience doit être scrupuleusement respectée ; les intérêts publics, les droits légitimes ne doivent jamais être sacrifiés à des calculs électoraux. Ce n’est ni par la séduction qui s’attache à la promesse de faveurs personnelles non méritées, ni par l’intimidation qui inquiéterait, à l’occasion de l’exercice d’un droit, des situations légitimement acquises, que vous devez concilier des suffrages à la politique du gouvernement. Fidélité sincère aux règles de la justice dans l’expédition des affaires, respect de la liberté et de la moralité des votes, mais action ferme et persévérante sur les esprits, tels sont les principes qui, en matière d’élections, doivent présider aux rapports de l’administration avec les citoyens. »

Cette circulaire, rapprochée de celle de Casimir Périer en 1831, montre combien le gouvernement, de 1830, sans renoncer à l’influence morale qui doit appartenir à tout ministère constitutionnel et sérieusement responsable, resta fidèle jusqu’au bout aux principes libéraux qu’il avait proclamés, dès son origine et au sujet des devoirs du gouvernement dans les élections. Il est d’ailleurs remarquable que l’opposition des gauches dans la Chambre n’ait pas critiqué une seule fois les exposés répétés de ces principes, et qu’elle ait contribué, en les consacrant, à témoigner hautement de l’esprit libéral qui, sauf les nuances, ne cessa d’inspirer le gouvernement de 1830.

Quel douloureux regret quand on songe combien eût été facile d’assurer la durée de ce gouvernement et la marche progressive de la France vers des institutions de plus en plus libérales et démocratiques, si les préoccupations trop personnelles n’eussent jeté un épais bandeau sur des yeux jusque-là clairvoyans ; – si, regardant par-dessus le cercle restreint du corps électoral, le roi et ses ministres de 1848 eussent interrogé le sentiment public jusque dans les profondeurs de la nation-entière, ainsi que cela eut lieu en 1831 sous le ministère de Casimir Périer, à propos de l’hérédité de la pairie ; – si, trop livré à un ministre illustre, mais plus grand écrivain, plus éloquent orateur et plus profond critique que vigilant observateur de l’opinion politique du pays, le roi eût mieux écouté une voix toute désintéressée et animée du plus affectueux dévouement qui le suppliait depuis longtemps de consentir à la réforme électorale réclamée par la gauche ; – si enfin Paris, plus patient et moins affolé, n’eût ouvert la porte, sans s’en douter la veille, à une surprise à laquelle n’étaient pas préparés ceux même qui devaient en profiter ! Oui, nous l’affirmons devant l’histoire, sans crainte d’être démenti : avec plus de confiance dans le pays de la part du gouvernement, avec plus de modération, de patience prévoyante et de calme de la part de l’Opposition et de la garde nationale de Paris, la France, sous le règne du prince le plus éclairé, le plus humain et le plus libéral qui ait occupé le trône, eût marché d’un pas rapide vers le perfectionnement de cette monarchie constitutionnelle que Lafayette avait appelée « la meilleure des républiques » et dont la république, sous son vrai nom, est devenue aujourd’hui, par la force invincible des choses et du suffrage universel, la seule héritière possible !

Journal des débats politiques et littéraires, 5 octobre 1877

Le lendemain de la révolution du 24 février 1848, de cette révolution dont on a justement dit qu’elle n’avait été possible que parce que, la veille, tout le monde la croyait impossible, le suffrage électoral, qu’une politique étroite et défiante n’avait pas voulu progressivement étendre, se précipita tout à coup d’un seul bond vers ses dernières limites, et de restreint devint universel. Le suffrage universel, ce souverain qui ne saurait être détrôné, mais que le césarisme s’efforce aujourd’hui de tromper, ne se connaissait pas encore lui-même. Aussi ses incertitudes comme son inexpérience se reflétèrent dans les premières élections qui suivirent de près cette révolution : elles donnèrent deux fois de suite une Assemblée où la république ne manqua pas d’appuis sérieux dévoués ou résignés, mais où dominaient en réalité les regrets du passé et la terreur de l’avenir. En vain le gouvernement avait-il été donné, au nom de la république qu’on voulait fonder, à un Président ennemi déclaré de l’anarchie, au général Cavaignac, dont la noble et pure mémoire ne saurait être trop honorée ; le souvenir des crimes de 93, et la terreur des imaginations qui les voyaient renaître avec le nom de la république, bien qu’elle-même en eût cruellement souffert, jusqu’à en mourir, furent habilement exploités à tous les degrés du suffrage universel. D’autre part, en faisant revivre la légende d’un consul et d’un empereur de génie, on commença pour son neveu une campagne qui devait le conduire d’abord, comme première étape, à la présidence de la république et l’acheminer plus tard vers un coup d’État contre la Constitution républicaine dont il se déclarerait, jusqu’à la veille même, le fidèle et consciencieux observateur. Cette légende successivement républicaine et impériale, la crédulité inexpérimentée du suffrage universel, la confusion des idées, les fautes, les désordres et les luttes sanglantes de 1848, les alarmes dont on n’avait cessé d’assiéger les imaginations, se réunirent pour donner dans les élections une forte majorité aux adversaires du général Cavaignac, c’est-à-dire de la république, et pour assurer la victoire aux partisans de Louis-Napoléon, c’est-à-dire à la plus probable et à la plus périlleuse des aventures. Le général Cavaignac, vaincu dans la lutte électorale, n’hésita pas : il donna le grand exemple de la retraite la plus digne, en descendant immédiatement et simplement du pouvoir sous l’inspiration de sa conscience et de son respect pour le suffrage universel ; c’est ce que devait faire plus tard avec non moins de grandeur un illustre patriote vaincu dans une lutte parlementaire par une ingrate et aveugle majorité.

Louis-Napoléon, maître de la situation, continua sa marche vers l’ambitieux plagiat qu’il méditait, sous la protection du nom glorieux qu’il portait, et sous l’impulsion de la témérité audacieuse qui l’avait conduit d’abord à la prison de Ham, en passant par Strasbourg et Boulogne, et qui devait le conduire à la prison dorée de Wilhelmshoehe en passant par Sedan. L’aventure lui réussit cette fois. La France effarée, égarée, aveugle, se laissa faire, sans se douter qu’elle acceptait l’aventure sans le génie, et le nom sans le héros. Elle abdiqua, et le suffrage universel ratifia, hélas ! cette abdication, sous l’influence des passions les plus diverses et de fatales illusions qui devaient être cruellement expiées. Nous pourrions rappeler ici la douloureuse histoire des sermons et des lois violés, des députés de la France jetés dans les prisons, des généraux saisis chez eux et chassés de France, d’une foule désarmée et inoffensive mitraillée sur le boulevard des Italiens, de la confiscation rétablie, et enfin de milliers de familles frappées et ruinées par la proscription, à laquelle, par une profanation coupable, le gouvernement ne craignit pas d’associer la magistrature, sans laisser pénétrer en même temps dans les commissions mixtes l’impartialité, la conscience et l’âme même de la justice.

Comme nous l’avons dit, la France abdiqua, et, fatiguée par la convulsion soudaine de 1848, s’endormit dans un repos trompeur. Durant ce long sommeil, que de douleurs pour les libéraux de 1830 ! On a dit un jour qu’il fallait faire la république sans les républicains ; l’Empire avait donné à la France une Constitution sans constitutionnels, comme des ministres sans responsabilité ministérielle aussi, point d’obstacles aux mesures arbitraires, aux projets et même aux rêveries d’une volonté toute personnelle. Après la première proscription de 1852, une nouvelle loi des suspects, sous le nom de loi de sûreté générale, des listes officiellement préparées et toutes prêtes pour des proscriptions nouvelles, des finances exploitées bien plus qu’administrées, la politique extérieure partout bouleversée ; en Europe, la création de forces nouvelles étreignant la France, sans aucune compensation pour elle ; – en Amérique, le rêve de la dislocation des États-Unis et de la création d’un empire latin au Mexique ; – pour la réalisation de ce rêve, une folle expédition qui devait coûter à la nation une foule de vies précieuses, au Trésor public des sommes énormes, et n’avoir, en réalité, pour résultat que l’affaiblissement des alliances et des ressources de toutes sortes dont la France allait avoir un si grand besoin. La Constitution de 1852 n’avait pas décrété la responsabilité ministérielle, mais elle se vantait d’avoir garanti les intérêts les plus sacrés du pays par la plus sûre et la plus élevée de toutes, par la responsabilité personnelle de l’empereur. Cependant, lorsque parut le jour des comptes à régler, cette responsabilité devint, en fait, celle de la nation elle-même punie par le paiement d’une énorme rançon, et, ce qui est mille fois plus douloureux, par la mutilation de son territoire, des inconcevables et coupables erreurs qui ne pouvaient être imputées qu’à Napoléon III : cruelle et terrible expiation de l’aveuglement de la France abandonnant son honneur et sa liberté entre les mains d’un seul homme !

Vainement les vrais coupables s’efforcent-ils de déplacer les responsabilités, vainement imputent-ils nos désastres et le déchirement de nos entrailles à la convulsion d’une défense décousue et inexpérimentée, mais patriotique et nécessaire à l’honneur national, défense qui n’eût même pas été sans quelque chance de succès si la déplorable conduite d’un maréchal n’eût enlevé à la France une partie de ses forces en condamnant à l’immobilité et la famine l’admirable armée de Metz. La France se souvient ; et le suffrage universel le dira bientôt. Il prononcera pour la seconde fois contre eux un irrévocable arrêt, malgré la force nouvelle que l’inqualifiable aventure du 16 mai vient d’apporter aux partisans d’une restauration impériale, en désignant aux suffrages de la France un si grand nombre de bonapartistes déclarés et en obtenant pour eux la complicité plus ou moins inconsciente de la plupart des adhérans de la monarchie traditionnelle, et de quelques anciens amis égarés de la monarchie constitutionnelle. Quant aux fidèles et persévérans amis de la révolution de 1830 qui avaient défendu les idées libérales contre la violation de la Charte de 1814, qui les avaient pratiquées sans aucune arrière pensée sous un gouvernement monarchique créé par elles et pour elles, leur conduite était toute tracée. Amenés par la force irrésistible des événemens à ne considérer la royauté de Louis-Philippe que comme un épisode isolé de l’histoire contemporaine, essai patriotique mais vain, inspiré par le dévouement aux principes de 1789, ils ne s’en prirent pas aux idées libérales des malheurs de la liberté ; ils s’y rattachèrent, au contraire, de plus en plus, tout en s’honorant hautement de leur passé, tout en conservant le culte de leurs souvenirs et de leurs affections personnelles. Aussi, dès que la république leur apparut, sous la présidence de M. Thiers, non plus comme une menace contre l’ordre et contre la liberté, mais comme la seule condition possible de l’un et de l’autre, ils allèrent à elle et n’hésitèrent pas à lui apporter un concours aussi énergique que loyal.

C’est du sein de ce grand parti où leur place était naturellement marquée dans le centre gauche, c’est avec les 363, dont le seul crime a été d’être républicain, qu’ils ont réclamé, avec la France, pendant quatre mois d’une douloureuse attente, la fixation de la date qui doit mettre un terme à une situation chaque jour plus pénible et plus dommageable.

Le moment de la lutte approche : les amis sincères de la révolution de 1830 ont devant eux, comme en 1829et en 1851, un pouvoir exécutif qui dit « Ma politique », – mes candidats et « la France, c’est moi ! » Ils ont revu le fantôme du gouvernement personnel. Les 363, les républicains de 1877, sont déclarés en masse ennemis de l’ordre et des lois, comme les 221 libéraux de 1829. Pas un n’est excepté. Les candidatures officielles s’abattent sur tous les départemens, les mains pleines de faveurs ou de moyens d’intimidation ! Oui, ce sont bien là les procédés de 1829 et de 1852 ! Aussi les mêmes dangers courus par la liberté créent-ils les mêmes devoirs pour les anciens amis de la révolution de 1830, devenus républicains de patriotisme et de raison, à côté et à la suite du grand citoyen dont la France pleure et dont le monde déplore la perte. Ils ne faibliront pas devant une croisade contre les institutions républicaines, entreprise avec un dédain coupable pour les risques qu’elle fait courir à la paix extérieure en même temps qu’au repos et aux intérêts de la France.

Nous avons déjà signalé le débordement d’arbitraire auquel le ministère de Broglie-Fourtou se livre en ce moment sur tous les points de la France. Mais ce n’était pas assez d’agir en détail sur tant de consciences et d’intérêts : une manœuvre d’un nouveau genre, étrange, incroyable, et les contenant toutes en une seule, vise en ce moment même la conscience de la France entière, sous la forme d’une audacieuse menace. Le Président est résolu, ont déclaré les journaux du ministère, à frapper la Chambre de dissolutions successives jusqu’à ce que le suffrage universel se résolve à faire bon accueil aux candidatures officielles et à envoyer à Versailles une majorité dévouée à la politique personnelle de M. le maréchal de Mac-Mahon : telle était pour eux la portée d’un mot devenu célèbre : « J’irai jusqu’au bout ! » Hélas ! ces journaux ne faisaient que traduire la pensée même du Président : il l’a implicitement mais clairement confirmée dans les dernières paroles de son allocution du 28 juillet, lors de sa visite à Bourges : « J’ai, a-t-il dit, la confiance que le pays par le choix de ses nouveaux mandataires, mettra fin à un conflit dont la prolongation ne pourrait que nuire à ses intérêts et entraver le développement de sa grandeur. » La pensée enveloppée dans ces paroles n’a fait que s’accentuer et devenir plus explicite dans le récent voyage de Bordeaux à Tours. En tenant un langage si imprudent et si étrange, M. le Président est convaincu sans doute qu’il use de son droit : des conseillers intéressés à le compromettre de plus en plus dans leur propre cause le lui ont affirmé. Comment ne s’est-il pas trouvé parmi les vrais amis de sa gloire une voix fidèle et patriotique pour lui rappeler à ce moment cet axiome de la philosophie de tous les temps : Summum jus, summa injuria, ce qui signifie, en d’autres termes, que le « jusqu’au bout » du droit touche à l’iniquité ?

Mais non, le sort en est jeté ! Les ministres, les préfets, les hauts fonctionnaires l’affirment de tous côtés sans être démentis par le grand intéressé. Le suffrage universel est ainsi mis en demeure ; il doit se soumettre à la volonté personnelle de M. le maréchal de Mac-Mahon ; sinon, la France sera condamnée à souffrir pendant trois ans « dans ses intérêts et dans le développement pacifique de sa grandeur. » C’est le Président de la république qui l’a dit. Quel aveu ! quelle responsabilité pour ses ministres ! Comment n’ont-ils pas reculé devant la coupable pensée de forcer la France, par la perspective d’une torture de trois années, à confesser qu’elle a tort de vouloir se gouverner elle-même et de ne pas se livrer à une politique qu’elle repousse de toutes les forces de son patriotisme et de sa raison, politique d’aventure et d’incertitude, qui condamne le pays à la souffrance de tous ses intérêts, à la compassion de l’Europe entière, aux défiances de plus d’un gouvernement, et peut-être à la renaissance menaçante d’anciennes convoitises ?

On peut se rassurer sans doute en portant ses regards du côté du suffrage universel, qui garde la France en se gardant lui-même. Depuis la douloureuse expérience de l’Empire, il veille et ne se laissera ni surprendre ni conquérir par des moyens qui le dégraderaient en l’annulant. Son éducation au sujet du gouvernement personnel est complète ; il sait que le gouvernement personnel de Charles X a engendré une révolution ; – il a vu le gouvernement personnel de Napoléon III aboutir à une invasion, à la ruine et à la mutilation de la France ; on lui annonce officiellement aujourd’hui que le gouvernement personnel du maréchal de Mac-Mahon, tout en lui faisant grâce d’un coup d’État dans les règles, le remplacera par les misères et les dangers presque équivalens de plusieurs coups de tête successifs comme celui du 16 mai. Non, non ! nous ne saurions faire cette injure au maréchal de Mac-Mahon. Au jour des tentations suprêmes, après la défaite inévitable qui l’attend dans les élections, lorsque de funestes conseillers lui parleront d’appel à la force et de résistance à outrance à la volonté de la France, son patriotisme et sa conscience repousseront ces odieux conseils. Président de la république, il s’inclinera devant le verdict de la nation souveraine proclamant qu’elle entend rester maîtresse d’elle-même, et, par un retour sincère et complet aux principes constitutionnels et parlementaires, il rendra à la France le calme qu’elle a perdu depuis l’acte du 16mai. M. le maréchal de Mac-Mahon sait bien que si l’on se décide parfois à entreprendre, même à contre-cœur, une marche téméraire pouvant conduire à un grand désastre, on s’y décide pour ne pas reculer devant l’étranger ; quand l’honneur du pays l’exige ; mais que céder à la France, à sa volonté souveraine, pacifiquement et légalement exprimée, c’est se soumettre aux règles les plus simples et les plus élevées à la fois de l’honneur personnel et de l’honneur national. Oui, ayons-en la confiance : que le suffrage universel se lève, ses armes pacifiques à la main, qu’il dépose avec calme dans l’urne électorale l’irrésistible puissance d’une majorité républicaine incontestable, et M. le maréchal de Mac-Mahon cédera noblement en allant « jusqu’au bout », non plus d’une espèce de gageure anti-patriotique, mais jusqu’au bout de son devoir envers la France et envers lui-même !

Recevez, mon cher monsieur Bapst, la cordiale assurance de mon affectueuse considération.

MONTALIVET.

20 septembre

P.S : Au moment où je termine cette lettre, je reçois le Manifeste du Président de la république.

Sa lecture reporte ma pensée vers une anecdote qui trouvera ici sa place avec tout le mérite de l’a-propos. Cette anecdote m’a été racontée par Louis-Philippe, peu de temps après la révolution de Juillet, dans les termes qu’on va lire ; je la transcris telle qu’elle figure dans mes souvenirs :

« C’était le 14 juin 1830, me dit Louis-Philippe ; toute la famille royale était réunie à Rosny, dans le salon de la duchesse de Berry. Le roi, m’ayant aperçu, vint droit à moi : « Avez-vous lu le Moniteur d’aujourd’hui, mon cousin ? » J’aurais voulu, je l’avoue, me dérober à la conversation : je ne le pouvais, mais, en habile diplomate, je pus du moins me donner le
temps de la réflexion : « mon prompt départ dès le matin pour Rosny, Sire, m’a empêché de lire le Moniteur, suivant mon habitude. – Eh bien ! mon cher cousin, lisez-le : il contient une proclamation de moi, et vous me direz ce que vous en pensez. » Je connaissais, bien entendu, la proclamation ; aussi je songeais bien plus à moi qu’à elle pendant que j’étais censé la lire. Le roi, après m’avoir suivi des yeux « Eh bien ! Mon cousin ? – Vous connaissez assez mes opinions, Sire, pour savoir que si Votre Majesté avait eu l’extrême bonté de me consulter avant de publier cette proclamation, j’aurais eu quelques observations à lui soumettre, avec un respect aussi dévoué que profond. Il m’est du moins permis de féliciter le roi du contre-seing, qui n’engage que la responsabilité de ses ministres. – Bien, bien, mon cousin », fit le roi en me reprenant brusquement le Moniteur. Puis il me laissa absorbé par les tristesses de mes réflexions, bien plus que soulagé par la fin d’un incident pénible et embarrassant pour moi. »

La félicitation adressée par Louis-Philippe à Charles X était, au fond, une protestation respectueuse, mais indignée, de son libéralisme. La France, qui avait espéré jusqu’au bout, doit une félicitation du même genre à M. le maréchal de Mac-Mahon.

Notes

[1Lettre au comte d’Andlau, sénateur.

[2Discours prononcé le 27 août 1831 à la Chambre des députés

[3Discours prononcé le 26 décembre 1831 à la Chambre des pairs

[4Discours de M. Thiers sur l’élection de Neufchâtel.

[5Discours de M. le comte de Montalivet sur l’élection d’Embrun.

[6Vote de l’adresse : Pour…..221 voix ; Contre….208 voix ; Majorité du ministère…..13 voix.

Pour citer cet article :

http://droitpolitique.com/spip.php?article127

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